« Les agents de sécurité extérieurs ont été relevés de leurs fonctions par le déclenchement des scellés électroniques. Les portails d’enceinte en fer forgé sont sous tension défensive. L’ensemble des portes blindées de la résidence, du garage jusqu’à la toiture, sont verrouillées sous code crypté asymétrique. Durée estimée avant la neutralisation par les forces d’intervention : vingt-deux minutes. »
Un silence sépulcral s’abattit sur la pièce, seulement troublé par le souffle court et paniqué d’Estela.
Karina, le visage déformé par une rage hystérique, se retourna vers le lit. Ses yeux injectés de sang fixèrent Elena, dont l’expression n’avait pas changé d’une ligne, mais dont le regard brillait désormais d’une lueur souveraine.
« C’est elle ! » hurla Karina en pointant un index tremblant vers l’écran. « C’est cette vieille chienne ! Elle a activé le panneau avec ses yeux ! Rodrigo, casse cette machine ! Démolis tout ! »
Rodrigo, pris d’une fureur animale nourrie par la terreur, ramassa la lourde théière en argent tombée sur le guéridon et se jeta sur le bras articulé. Il frappa l’écran de toutes ses forces.
Le métal heurta le verre dans un fracas retentissant. Mais au lieu de voler en éclats, la surface en polycarbonate renforcé ne montra pas la moindre fêlure. Une étincelle électrique jaillit du cadre et une décharge d’avertissement de faible voltage remonta le long du métal de la théière, projetant Rodrigo en arrière sur le sol, les muscles tétanisés et la main couverte d’une suie noire.
Il poussa un gémissement de douleur en se tenant le poignet.
« C’est blindé… C’est du matériel militaire… Elle nous a enfermés avec elle… »
Estela tomba à genoux, les mains jointes, fondant en larmes.
« Madame Elena… par pitié… Je n’ai rien fait ! Je ne faisais qu’obéir aux ordres de Monsieur Rodrigo ! Ils me menaçaient de me retirer ma licence d’infirmière ! Je vous en supplie, arrêtez ça, laissez-moi sortir ! J’ai des enfants ! »
Le regard d’Elena glissa vers l’infirmière. Aucun reproche, aucune colère n’émanait de ses yeux d’opale, seulement une indifférence souveraine, le constat glacial d’une lâcheté désormais sans échappatoire.
Karina, sentant l’étau se resserrer inexorablement, contourna le lit avec la démarche hésitante d’un prédateur acculé. Elle monta sur le marchepied, surplombant le corps inerte d’Elena. Ses mains manucurées se tendirent vers le cou de la vieille dame, les doigts recourbés comme des serres.
« Tu vas arrêter cette machine immédiatement, tu m’entends ? Fais le code inverse avec tes yeux ! Cligne ! Annule cette alarme ou je t’étouffe de mes propres mains avant que tes flics ne franchissent la grille ! »
Elena soutint son regard sans sourciller. Elle ne cilla pas. Pas un frémissement de terreur, pas une supplication.
« Karina, non ! Ne fais pas ça ! » cria Rodrigo depuis le sol en rampant vers elle. « Il y a des caméras partout, imbécile ! Ils enregistrent tout ! C’est un meurtre au premier degré ! »
« On est déjà foutus, crétin ! » éructa Karina, la bave aux lèvres, ses doigts s’enfonçant dans les chairs de la gorge d’Elena. « Si elle ne déverrouille pas, elle part avec nous ! »
Mais avant que ses ongles n’aient pu bloquer la trachée d’Elena, un bruissement pneumatique imperceptible retentit au-dessus de leurs têtes.
Quatre buses microscopiques, intégrées à la grille de climatisation centrale au ras du lit, libérèrent un nuage ténu de gaz lacrymogène et neutralisant à diffusion ciblée. Karina inhala une bouffée de l’aérosol toxique. Elle poussa un hurlement déchirant, portant ses mains à ses paupières qui la brûlaient comme de l’acide pur. Elle trébucha à la renverse, s’effondrant lourdement contre la commode Louis XV, renversant parfums et miroirs dans un tintamarre de verre brisé.
Rodrigo et Estela, pris dans la périphérie de la diffusion, commencèrent à tousser violemment, les yeux larmoyants, étouffant sous l’effet de l’agent incapacitant qui saturait le sol de la pièce sans jamais atteindre la zone surélevée du lit médicalisé, protégé par un flux d’air laminaire ascendant prévu dès la conception par Mauricio.
Elena respirait un air parfaitement pur.
Sur l’écran, le compte à rebours s’égrenait avec une précision mathématique.
04:12… 04:11… 04:10…
À l’extérieur, le silence aristocratique de Bosques de las Lomas fut brusquement déchiré par le rugissement lointain mais grandissant d’une colonne de véhicules lourds.
Les trois criminels, cloués au plancher par la douleur et les quintes de toux, entendirent les sirènes modulées de la police fédérale se rapprocher à une allure vertigineuse. Au-dessus du toit, le vrombissement sourd des pales d’un hélicoptère des forces spéciales fit trembler les lustres de cristal.
Rodrigo, rampant dans ses propres crachats, leva la tête vers le lit. Ses yeux rougis par le gaz suppliaient la femme qu’il avait méprisée pendant tant de mois.
« Belle-maman… Elena… Je t’en conjure… Dis-leur que c’était une dispute de famille… Je te rends tout… Je te signe une renonciation d’héritage… Je quitte le pays… Dis-leur que nous n’avons rien fait… »
Elena ne le regardait même plus. Elle avait ramené ses yeux vers la console.
Sur l’écran apparut alors le visage ridé mais plein de noblesse de Don Aurelio Robles, son notaire historique, flanqué de deux agents du ministère public en costume sombre.
« Elena », dit le vieux juriste à travers l’interface, la voix tremblante d’émotion. « Nous avons reçu l’intégralité du flux télémétrique et les preuves d’extorsion avec actes de torture. Le parquet a délivré trois mandats d’arrêt immédiats pour tentative d’assassinat, séquestration aggravée, abus de faiblesse et association de malfaiteurs. Les unités tactiques pénètrent dans le domaine. Vous êtes en sécurité, mon amie. Mauricio avait tout prévu. »
Un fracas assourdissant ébranla le rez-de-chaussée.
Les charges explosives de brèche venaient de pulvériser les verrous extérieurs des portes de service. Les bruits de bottes lourdes résonnèrent sur les dalles de marbre de l’entrée monumentale, montant les marches de l’escalier avec la cadence implacable d’une troupe d’assaut.
« Police fédérale ! Personne ne bouge ! Armes au sol ! »