Le vingt-quatre novembre. La nuit où Lucas avait été tué.

Je sentis le sol se dérober sous mes pieds. Mon souffle se bloqua. Je posai doucement Ethan sur un fauteuil en velours, lui demandant de ne pas bouger et de se boucher les oreilles, avant de me retourner vers les trois adultes.

— Qu’est-ce qui s’est passé cette nuit-là ? exigeai-je, tremblant de tout mon être. Qu’avez-vous fait à Lucas ?

William posa le dossier noir sur son bureau de chêne massif et l’ouvrit. Les premières pages contenaient des rapports d’audit technique sur des défaillances de sécurité dissimulées par le groupe Carter, des documents signés de la main de Lucas.

— Lucas travaillait comme consultant indépendant, expliqua William sans quitter son fils du regard. Par le plus pur des hasards, une agence fédérale lui a confié une mission d’inspection sur nos chantiers d’infrastructures. Il a découvert que Daniel, pour maximiser ses marges et impressionner le conseil d’administration, avait falsifié les certificats de conformité de plusieurs dizaines de kilomètres de voies ferrées et de hangars industriels. Des millions de dollars avaient été détournés vers des comptes offshore au nom de Daniel et de Margaret.

— C’était pour nous protéger ! glapit Margaret. Tu donnais tout à des œuvres caritatives, tu refusais de préparer l’avenir de ton fils légitime !

— Lucas m’a appelé ce soir-là, continua William, ignorant l’interruption. Il m’a dit qu’il venait à cette même maison pour me remettre les preuves en main propre. Il refusait de me laisser porter le chapeau pour les malversations de Daniel. Mais Daniel a intercepté le message sur mon répondeur professionnel.

Je me tournai vers mon mari. Daniel ne pleurait pas. Il était pétrifié, le visage exsangue, les yeux écarquillés par le retour d’un cauchemar qu’il avait cru enterré à jamais.

— Tu es allé à sa rencontre, n’est-ce pas ? soufflai-je.

Daniel déglutit avec peine.

— Je… je voulais juste lui parler, Emily. Je te le jure devant Dieu ! Je voulais lui racheter les dossiers. Je lui ai proposé tout ce qu’il voulait. Deux millions de dollars. Cinq millions. Mais il a refusé. Il m’a traité d’escroc. Il m’a dit que j’allais finir en prison et que le nom des Carter allait enfin payer pour son arrogance.

— Et alors ? criai-je, les larmes brouillant ma vue. Qu’est-ce que tu as fait ?!

— Il est monté dans sa voiture, reprit William à la place de son fils. Daniel l’a suivi sur la route de crête. Il a percuté le pare-choc arrière de la voiture de Lucas pour le forcer à s’arrêter. La chaussée était trempée par le verglas. Le véhicule de Lucas a fait trois tonneaux avant de s’écraser contre un arbre en contrebas du ravin.

L’image de la carcasse broyée que la police m’avait décrite cinq ans plus tôt s’imposa à mon esprit avec une violence inouïe. Lucas, seul dans le noir, écrasé par la tôle, agonisant sous la pluie glacée.

— Et Daniel ? continuai-je, la voix étranglée par un sanglot rageur.

— Daniel n’a pas appelé les secours, révéla William. Il est descendu dans le ravin, a fouillé la boîte à gants et le coffre pour récupérer les dossiers originaux, puis il est rentré ici en laissant son frère mourir asphyxié par les fumées du moteur.

Un hurlement jaillit de ma poitrine, un cri bestial, viscéral, qui sembla faire vibrer les vitres de la pièce. J’allais me jeter sur Daniel, les ongles en avant pour lui arracher les yeux, mais William s’interposa avec une force surprenante pour son âge et me retint fermement par les épaules.

— Regarde-moi, Emily ! Regarde-moi ! ordonna le vieil homme.

Je me débattis, aveuglée par la haine, avant de m’effondrer contre lui en pleurant toutes les larmes de mon corps.

— Pourquoi m’avoir épousée ? criai-je vers Daniel entre deux sanglots déchirants. Pourquoi être entré dans nos vies si vous l’aviez assassiné ?!

Ce fut Margaret qui répondit, avec une froideur cadavérique :

— Parce que Lucas n’avait pas tous les documents sur lui cette nuit-là.

Elle s’avança vers le centre de la pièce, son masque d’arrogance tombant pour révéler une âme totalement corrompue par l’avidité.

— Lucas avait laissé un mot d’avertissement dans sa voiture, dit-elle. Il précisait qu’une copie numérique intégrale des rapports financiers et des enregistrements de mes conversations avec les banquiers suisses était stockée sur un support sécurisé, et qu’il avait confié ce support à la seule personne en qui il avait une confiance absolue. Pas à toi, Emily. Tu étais trop émotive, trop fragile, il savait que tu paniquerais. Il l’avait caché dans les affaires d’Ethan.

Mon souffle se coupa net.

Je tournai la tête vers mon fils. Ethan était toujours assis sur le grand fauteuil, les yeux grands ouverts, serrant contre lui son vieux petit ours en peluche marron, un jouet râpé, borgne, dont il ne se séparait jamais depuis sa naissance. Le dernier cadeau que Lucas lui avait offert la veille de sa mort.

— L’ourson, murmurai-je, terrifiée.

— Nous avons tout fouillé chez vous pendant des mois, reprit Daniel, la voix brisée par la honte. Daniel s’était arrangé pour te séduire, pour t’offrir un mariage princier, uniquement pour pouvoir retourner votre ancienne maison et inspecter chaque recoin sans éveiller les soupçons de la police. Nous avons démonté vos meubles, fouillé vos albums, vos ordinateurs. Rien. Jusqu’à ce que je comprenne, il y a une semaine à peine, que la puce de stockage était cousue à l’intérieur du rembourrage de cette maudite peluche.

— C’est pour cela que tu as frappé mon fils ce soir, dis-je en me redressant lentement, fixant Margaret avec un dégoût absolu. Ce n’était pas le verre de jus de fruit. Ce n’était pas la nappe italienne. Tu voulais créer un prétexte pour l’isoler, lui arracher sa peluche et la détruire avant que William ne prenne sa décision.

Margaret ne cilla même pas.