La voix. Cette voix éraillée, brisée par l’épuisement mais distinctement reconnaissable, appartenait sans l’ombre d’un doute à Clara. Mon épouse. La femme que j’avais pleurée pendant quatre longues années, celle que la police avait fini par déclarer disparue puis morte après que sa berline eut été retrouvée calcinée au fond d’un ravin dans les monts du Jura, sans aucune trace de son corps.

— Daniel, recule ! hurla Vanessa d’une voix qui n’avait plus rien d’humain.

Elle s’était jetée sur moi, les ongles en avant, le visage déformé par une terreur sauvage qui décollait son masque de beauté sophistiquée. Sa main droite, toujours enfoncée dans son sac à main de créateur, en ressortit vivement. Le métal argenté d’un petit revolver de calibre 22 brilla sous les lustres de cristal. Un cri d’effroi déchira la foule. Les invités du premier rang reculèrent en désordre, renversant des flûtes de champagne qui s’écrasèrent sur le sol en une pluie de verre et d’écume.

— Vanessa, qu’est-ce que tu fais ? lâchai-je d’une voix rauque, tétanisé par la vision de cette arme braquée sur ma poitrine.

— Ne tourne pas cette poignée, Daniel ! cracha-t-elle, les yeux écarquillés, injectés de sang. Tu ne comprends rien ! Tout ce que j’ai fait, c’était pour nous ! Pour préserver notre avenir, pour sauver ton empire ! Cette femme n’existe plus ! Elle est morte le jour où elle a décidé de détruire tout ce que nous bâtissions !

À mes côtés, Lily ne tremblait plus. Une détermination étrange, presque spectrale, illuminait le regard de ma fille de huit ans. Elle s’était postée derrière moi, sa petite main agrippée fermement au pan de ma veste de smoking.

— Tu mens, Vanessa, dit Lily d’une voix claire qui résonna dans chaque recoin de la galerie. Maman m’a parlé tous les soirs à travers la grille du conduit d’aération de la cave à vin. Elle m’a dit où trouver la clé. Elle m’a dit que le jour où tu mettrais cette bague au doigt de mon père, tu le tuerais comme tu as voulu la tuer.

L’accusation frappa l’assemblée comme un coup de tonnerre. Mon frère cadet, Thomas, s’avança lentement hors du cercle des invités, les mains levées pour calmer le jeu.

— Vanessa, pose cette arme, articula-t-il calmement. Il y a trop de témoins. C’est fini.

Mais Vanessa semblait avoir perdu tout contact avec la réalité. Son regard passait nerveusement de la foule à la porte en chêne. Ses doigts fins se crispaient sur la crosse du revolver.

— Personne ne passera cette porte ! vociféra-t-elle.

Je n’eus pas le temps d’hésiter. L’instinct de père et l’angoisse viscérale de savoir mon épouse recluse derrière ce bois épais prirent le dessus sur toute prudence. D’un mouvement sec, j’abaissai la poignée de laiton et poussai de tout mon poids.

Le déclic du pêne résonna, suivi du grincement des gonds rouillés. La lourde porte en chêne massif s’entrouvrit sur un gouffre d’obscurité d’où s’échappait une odeur âcre de ciment froid, d’humidité et d’antiseptique.

Vanessa poussa un rugissement de bête traquée et pressa la détente.

Le coup de feu fit trembler les murs. La détonation assourdissante provoqua un concert de hurlements chez les invités. Par réflexe, j’avais pivoté pour protéger Lily de mon corps. La balle ne m’atteignit pas : elle vint se loger dans le boiserie ouvragée de l’encadrement, projetant une gerbe d’éclats de vernis. Avant que Vanessa ne puisse réarmer son percuteur, Thomas s’était jeté sur elle. Il lui saisit l’avant-bras avec force, la projetant contre le marbre d’une console. L’arme lui glissa des doigts et rebondit sur le parquet avant d’être envoyée au loin d’un coup de pied par l’un de mes associés, le colonel en retraite Mercier. Deux vigiles de la réception se précipitèrent enfin pour plaquer Vanessa au sol.

Elle ne pleurait pas. Elle se débattait comme une démone, le fard coulant sur ses joues, crachant des imprécations inintelligibles, fixant la porte ouverte avec une terreur indicible.

— Ne descends pas, Daniel ! hurlait-elle en crachant au sol. Tu vas tout détruire ! Tu ne sais pas ce qu’elle est devenue ! Tu ne sais pas ce qu’elle sait !

Je ne l’écoutais plus. Mon cœur cognait contre mes côtes avec une violence inouïe. Je me tournai vers Lily.

— Reste ici avec ton oncle Thomas, lui ordonnai-je doucement en lui caressant la tempe.

— Non, papa, répondit-elle avec une maturité glaçante. Elle a besoin que nous soyons là tous les deux. Elle a tenu grâce à nous.

Saisissant un candélabre en argent posé sur un guéridon pour éclairer les ténèbres de l’escalier, je franchis le seuil. Lily glissa sa petite main dans la mienne. Thomas, s’assurant que Vanessa était solidement maîtrisée par les vigiles, nous emboîta le pas en dégainant la lampe torche de son téléphone.

Les marches de pierre calcaire descendaient abruptement sous la structure principale de la maison. Cette aile du manoir, une ancienne réserve condamnée lors des rénovations du siècle dernier, n’était censée contenir que les fondations et les anciens réseaux de tuyauterie. Pourtant, à mesure que nous descendions, les bruits de la fête au-dessus de nous s’étouffaient pour laisser place à un silence sépulcral, seulement troublé par le cliquetis régulier d’un goutte-à-goutte.

L’escalier déboucha sur un couloir voûté. Au fond, une pièce éclairée par la lumière blafarde d’un néon clignotant se dessinait. Ce n’était pas un simple cellier. C’était une cellule médicalisée de fortune.

L’air y était saturé d’odeurs de désinfectant chloré, de sueur rance et de renfermé. Des caisses en plastique contenant des solutés de perfusion étaient empilées dans un coin à côté d’un groupe électrogène de secours silencieux. Au centre de la pièce, sur un matelas posé à même une structure métallique de lit d’hôpital, une silhouette émaciée gisait, à demi recouverte d’une couverture en laine grise élimée.

— Daniel… murmura à nouveau la voix.

Je me précipitai, lâchant presque le candélabre. Les flammes vacillèrent, projetant des ombres dansantes sur le visage de la femme.