Le visage de Juliette se vida du peu de couleur qui lui restait. Sa bouche s’ouvrit sur un hoquet d’épouvante.

— Un garçon vigoureux, Maxime, poursuivis-je en me tournant vers l’assemblée captivée. Vingt-huit ans, de belles épaules, mais un découvert bancaire permanent que tu te chargeais d’éponger avec les notes de frais de direction générale que Thomas validait sans même les regarder, aveuglé par ton parfum de vanille bon marché. Tu voulais la fortune du vieux patron et la jeunesse du matelot. Tu as voulu greffer le fruit de tes amours de vestiaire sur un arbre généalogique qui ne t’appartiendra jamais.

— Tais-toi… murmura Juliette, les larmes roulant cette fois pour de bon, détrempant son maquillage soigné. Taisez-vous…

Thomas se dégagea brusquement de l’étreinte de sa maîtresse avec un geste de dégoût si violent qu’elle trébucha contre une console de marbre, renversant un vase d’hortensias bleus. L’eau se répandit sur la soie de sa robe d’été, dessinant une tache sombre et grotesque.

— C’est vrai ? rugit Thomas. Sa voix brisée monta dans les aigus, une plainte d’animal blessé à mort. C’est vrai, Juliette ?! Maxime ?! Le mécanicien que j’ai promu le mois dernier à ta demande ?!

Juliette ne répondit pas. Elle s’effondra sur ses genoux, les mains devant les yeux, secouée de sanglots hystériques qui n’émurent personne dans cette salle habituée aux tempêtes et aux rigueurs de l’honneur maritime. Son silence valait aveu.

Thomas porta les deux mains à ses tempes. L’homme qui, un quart d’heure plus tôt, paradait comme un patriarche tout-puissant, n’était plus qu’une ruine d’orgueil effondrée sur elle-même. Il avait troqué la noblesse d’une épouse dévouée, le respect d’une communauté et trente années d’association contre le piège grossier d’une intrigante et l’enfant d’un soutier.

— Maryvonne… souffla-t-il, faisant un pas hésitant vers moi, les yeux embués d’une détresse servile. Maryvonne, pardonne-moi… J’ai été aveugle. J’ai perdu la tête. La peur de vieillir sans laisser de trace… Cette fille m’a manipulé, elle m’a ensorcelé ! Tu es mon épouse. Ce manoir est le nôtre. Nous avons bâti cet empire ensemble. Chassons-la, oublions cette folie, je t’en supplie…

Je le regardai fixement. Pendant trente ans, j’avais cru aimer cet homme. J’avais fermé les yeux sur sa vanité grandissante, sur son besoin maladif de paraître, sur ses petites lâchetés quotidiennes qu’il compensait par des discours tonitruants lors des assemblées générales. Mais à cet instant précis, en le regardant ramper mentalement sur le tapis détrempé, je ne ressentis même pas la volupté de la vengeance. Je ne ressentis qu’un vide immense, propre et froid comme l’océan d’hiver.

— Tu as dit une chose très juste tout à l’heure, Thomas, dis-je d’une voix posée qui trancha dans la pièce comme un couperet. Tu as dit que l’heure était venue de faire les valises.

Un rayon d’espoir pathétique alluma ses yeux fanés.

— Oui… oui, nous allons partir en voyage, loin de Saint-Malo, le temps que la rumeur…

— Tu m’as mal comprise, l’interrompis-je. Ce ne sont pas mes valises qui sont prêtes. Ce sont les tiennes.

À ces mots, la porte latérale de la verrière s’ouvrit. Deux hommes en costume sombre entrèrent, suivis de Maître Tanguy, mon notaire personnel et le bâtonnier de l’ordre des avocats de Saint-Malo. Maître Tanguy tenait sous le bras une serviette de cuir patiné par les décennies de contentieux maritimes.

— Que signifie cette comédie ? s’étrangla Thomas en voyant l’homme de loi s’avancer avec la rigueur d’un juge d’instruction. Tanguy, vous êtes l’avocat de la compagnie !

— Non, Thomas, intervint Maître Tanguy avec une voix blanche et neutre. Je suis l’avocat de la famille Lemoine depuis quarante ans. Et je suis le dépositaire des statuts fondateurs de la Compagnie Navale Malouine.

Le notaire ouvrit sa serviette, en sortit un épais dossier relié de ruban bleu marine et se tourna vers l’assemblée, prenant à témoin les plus grands investisseurs de la côte.

— Conformément aux clauses statutaires signées lors de votre mariage sous le régime de la séparation de biens avec apport maritime en 1996, reprit Maître Tanguy, soixante-quinze pour cent des actifs de la société, ainsi que l’usufruit et la nue-propriété de ce manoir et des terres avoisinantes, appartiennent exclusivement à Madame Maryvonne Lemoine au titre de son héritage patrimonial. Le mandat de président du directoire dont bénéficiait Monsieur Thomas Vaneck était conditionné à une clause d’intégrité et de loyauté envers le patrimoine familial.

Tanguy marqua une pause, ajusta ses lunettes et posa son regard sur Thomas avec une sévérité sans appel.

— En tentant de signer, ce matin même, une promesse de cession d’actifs sans l’accord du conseil de surveillance, et en utilisant les fonds de réserve de la société pour des dépenses privées injustifiées au bénéfice de mademoiselle Juliette Perez ici présente, Monsieur Vaneck a commis une faute de gestion lourde et un abus de biens sociaux caractérisé. Par décision unanime du conseil réuni extraordinairement par téléconférence ce matin à l’aube, ses fonctions de directeur général sont révoquées avec effet immédiat.

Un frémissement parcourut les rangs de nos invités. Plusieurs armateurs hochèrent la tête avec gravité. Dans cette ville où la parole donnée sur les quais vaut plus qu’un contrat notarié, le parjure et le vol ne sont jamais pardonnés.

— Tu… tu as prémédité tout cela ? balbutia Thomas, comprenant enfin que le piège ne s’était pas refermé aujourd’hui par hasard, mais qu’il marchait sur une mine que j’avais patiemment désamorcée pour la replacer sous ses propres pas.

— Tu as sous-estimé la fille d’armateur que je suis, Thomas, lui répondis-je sans haine, mais avec l’implacable lucidité de ma lignée. Tu as oublié que mon père m’a appris à lire un bilan comptable avant même que tu n’apprennes à nouer une cravate de marin d’eau douce. Cela fait six mois que je suis au courant de vos manœuvres. Six mois que chaque euro détourné vers les comptes de ta maîtresse est tracé par mes experts. Six mois que j’attends ce jour anniversaire pour te laisser étaler ta propre trahison en plein jour, devant ceux dont tu as toujours cherché l’admiration servile.