Il était presque quatre heures du matin, et je savais que Thomas dormait habituellement profondément à cette heure-là. Pourtant, quelqu’un se trouvait derrière cette porte.
J’ai éteint immédiatement l’écran de mon ordinateur.
Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’on pouvait l’entendre depuis le couloir.
La poignée s’est abaissée lentement.
J’ai reculé jusqu’au mur.
Puis j’ai entendu la voix de Thomas.
« Élise ? Tu es réveillée ? »
J’ai fermé les yeux une seconde.
J’aurais voulu pleurer.
J’aurais voulu courir.
Mais surtout, j’aurais voulu retrouver mes enfants.
À la place, j’ai répondu avec la voix la plus fragile que je pouvais imiter :
« Oui… Je n’arrive pas à dormir. »
La porte s’est ouverte.
Thomas est apparu en pyjama, les cheveux légèrement décoiffés, avec cette expression douce qu’il réservait aux autres depuis la mort de Léa et Hugo.
Il m’a regardée.
Puis il a regardé l’ordinateur fermé sur le bureau.
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« Tu faisais quoi ? »
J’ai baissé les yeux.
« Rien. Je regardais des photos. »
Il est entré.
Pendant quelques secondes, aucun de nous n’a parlé.
Puis il s’est approché et m’a caressé les cheveux.
J’ai dû lutter contre mon propre corps pour ne pas reculer.
« Tu devrais dormir, Élise. Ton médecin veut que tu te reposes. »
Mon médecin.
Cette phrase m’a donné envie de hurler.
Je n’avais jamais rencontré ce médecin.
Mais je savais désormais qu’il existait sur le papier.
Et ce papier pouvait me faire perdre ma liberté.
J’ai levé les yeux vers Thomas.
« Tu crois vraiment que je suis malade ? »
Il a soupiré.
« Je crois que tu souffres. Et que tu ne sais plus ce que tu fais. »
J’ai presque souri.
Parce que, pour la première fois depuis plusieurs semaines, je savais exactement ce que je faisais.
Je jouais son jeu.
Et j’allais retourner ses propres mensonges contre lui.
« Tu as raison », ai-je murmuré.
Son visage s’est détendu.
Il m’a embrassé sur le front.
Puis il est sorti.
J’ai attendu que ses pas disparaissent dans l’escalier.
Ensuite, j’ai rallumé mon ordinateur.
Je n’avais pas seulement retrouvé l’enregistrement.
J’avais aussi découvert une série de fichiers financiers.
Et quelque chose me dérangeait profondément.
Les dates.
Tout était daté avant l’accident.
Les documents concernant mon éventuelle mise sous tutelle.
Les simulations d’assurance.
Les projets de vente de certains biens.
Même un brouillon de procuration.
Tout avait été préparé alors que Léa et Hugo étaient encore en vie.
J’ai ouvert un autre fichier.
Il contenait les mouvements d’un compte que je ne connaissais pas.
Pendant plusieurs mois, Thomas avait transféré de petites sommes vers une société enregistrée au Luxembourg.
Des montants suffisamment faibles pour ne pas attirer immédiatement l’attention.
Mais suffisamment réguliers pour constituer une fortune.
Je me suis mise à compter.
Encore.
Puis encore.
Mon expérience de comptable judiciaire m’a immédiatement parlé.
Ce n’était pas du hasard.
C’était une structure.
J’ai imprimé chaque document.
Je les ai rangés dans une enveloppe.
Puis j’ai fait quelque chose que je n’aurais jamais imaginé faire.
J’ai appelé la police.
Pas le numéro d’urgence.
Je ne voulais pas que Thomas entende une sirène devant la maison.
J’ai demandé à parler discrètement à un enquêteur spécialisé.
Une heure plus tard, j’étais assise dans ma voiture, garée à plusieurs rues de chez moi, à raconter tout ce que je savais.
L’enquêtrice s’appelait Sophie Martin.
Elle m’a laissée parler sans m’interrompre.
Quand j’ai terminé, elle m’a demandé :
« Vous avez des preuves ? »
J’ai posé l’enveloppe devant elle.
« J’en ai assez pour vous montrer qu’il ment. Mais pas encore assez pour expliquer toute l’histoire. »
Elle a parcouru les documents.
Puis elle m’a regardée.
« Pourquoi êtes-vous venue seule ? »
J’ai répondu :
« Parce que si Thomas découvre que je sais, je ne pourrai plus obtenir le reste. »
Elle a gardé le silence.
Puis elle m’a dit :
« Alors ne lui montrez pas que vous savez. »
C’est exactement ce que j’ai fait.
Pendant les deux jours suivants, je suis redevenue la femme qu’ils attendaient.
Je parlais peu.
Je demandais pardon pour tout.
Je faisais semblant d’oublier des choses.
Quand Camille me demandait si j’avais pris mes médicaments, je répondais simplement :
« Je crois. »
Quand Thomas me demandait si je me souvenais de la journée de l’accident, je fronçais les sourcils comme si mes souvenirs étaient confus.
Il était satisfait.
Je le voyais.
Il croyait que son plan fonctionnait.
Mais pendant qu’il me croyait perdue, je récupérais chaque morceau de vérité.
Sophie avait commencé à vérifier les données techniques.
Et le troisième soir, elle m’a appelée.
Sa voix était différente.
Plus grave.
« Élise, nous avons retrouvé quelque chose. »
Je me suis assise sur le bord du lit.
« Quoi ? »
« Le véhicule avait été inspecté avant l’accident. »
Je n’ai pas respiré.
« Et ? »
« Les anomalies constatées ne correspondent pas à ce que votre mari a déclaré. »
J’ai fermé les yeux.
« Vous êtes sûre ? »
« Nous devons encore confirmer certains éléments. Mais il y a autre chose. »
« Quoi ? »
« Le téléphone de Thomas a cessé d’émettre pendant une période très précise avant l’accident. Puis il a réapparu dans une zone différente de celle qu’il nous avait indiquée. »
Je me suis levée.
« Vous pensez qu’il était là ? »
« Je pense qu’il nous a menti sur son trajet. »
Je me suis appuyée contre le mur.
Pendant des semaines, je m’étais demandé comment un homme pouvait survivre à une tragédie et se comporter ensuite comme si rien ne s’était passé.
Maintenant, je comprenais.
Thomas ne survivait pas à cette tragédie.
Il l’avait préparée.
Mais il me manquait encore une chose.
La preuve qui relierait Thomas et Camille directement à la préparation de l’accident.
Et je savais où chercher.