Grâce aux détectives privés mandatés par son cabinet juridique, il ne fut pas difficile de retrouver la trace d’Éléonore. Après le scandale, ses faux amis de la haute société lui avaient immédiatement fermé leurs portes. Ses comptes personnels, alimentés par des prêts bancaires basés sur sa future alliance financière avec les Saint-Amand, avaient été saisis par les créanciers. Privée de son réseau et de son crédit imaginaire, elle avait fui les États-Unis pour se réfugier dans une grande métropole d’Europe de l’Est, là où les passeports s’achètent sous le manteau et où les hôtels de passe ferment les yeux sur l’identité de leurs clients.
C’était à Bucarest, dans un bar d’hôtel enfumé et décrépit d’un quartier excentré, que Gabriel la retrouva par un soir d’automne pluvieux.
Elle était assise seule à une table recouverte de formica ébréché, une cigarette bon marché se consumant entre ses doigts. Elle avait teint ses cheveux soyeux en un noir d’encre agressif, et son visage portait les stigmates indélébiles de la déchéance : des cernes violacés creusaient ses yeux jadis si lumineux, et ses joues avaient perdu l’opulence feutrée des instituts de beauté de Manhattan. Elle portait une robe trop serrée, une imitation grossière de haute couture dont plusieurs coutures s’effilochaient.
Gabriel s’assit en face d’elle sans dire un mot.
Éléonore sursauta, son regard vacillant un instant dans la panique avant de se figer dans un rictus sarcastique qu’elle tenta désespérément de rendre élégant.
— Tiens donc, le prince charmant a fini par descendre de sa tour d’ivoire, dit-elle d’une voix râpeuse, altérée par l’alcool médiocre et la fumée. Tu es venu pour quoi, Gabriel ? Pour me faire arrêter ? Pour me cracher une seconde fois au visage ?
Gabriel la dévisagea avec un calme absolu. La colère qui l’avait rongé pendant des mois s’était totalement évaporée en voyant ce spectacle d’infortune et de vanité en ruines. Il n’éprouvait plus de haine. Seulement une pitié froide, presque clinique.
— Je suis allé sur la tombe de ta mère, Éléonore.
À ces mots, la main d’Éléonore se figea. La cendre tomba sur la nappe crasseuse. Une fissure imperceptible fendit son arrogance de façade.
— Je n’ai pas de mère, siffla-t-elle entre ses dents. Cette femme était une incapable. Elle puait la lessive et l’eau de Javel. Elle voulait que je passe ma vie derrière une caisse de supermarché pour un salaire de misère. J’étais née pour autre chose. J’avais l’intelligence, la beauté, la prestance ! J’ai bâti ce que j’étais toute seule, pièce par pièce !
— Tu n’as rien bâti du tout, répondit posément Gabriel. Tu as simplement volé une vie qui ne t’appartenait pas, et pour financer ton déguisement, tu as achevé la seule personne qui t’aimait inconditionnellement. Tu n’es pas une héritière déchue, Éléonore. Tu n’es qu’une voleuse qui a fini par s’enfermer dans sa propre prison.
Elle tenta d’éclater d’un rire théâtral, mais ses lèvres tremblèrent, trahissant son désarroi.
— Et qu’est-ce que ça peut faire ? Regarde-toi, Gabriel ! Tu as le nom, l’argent, le statut, tout ce que le hasard de la naissance t’a donné sans que tu aies à lever le petit doigt ! Tu n’as jamais eu faim ! Tu n’as jamais eu honte de l’odeur de ta maison quand tu rentrais de l’école ! Tu n’as jamais eu à sourire à des idiots méprisants juste pour espérer qu’ils t’ouvrent une porte ! Tu ne sais rien de la rage qu’il faut pour s’extirper du caniveau !
— La rage de s’élever n’a rien à voir avec le mépris de ceux qui t’ont nourrie, rétorqua Gabriel sans élever la voix. Tu avais l’intelligence nécessaire pour réussir honnêtement. Tu as préféré la fraude parce qu’elle flattait ton orgueil plus rapidement. Regarde autour de toi. Est-ce là le sommet que tu visais ?
Éléonore jeta un regard involontaire aux murs jaunis du bar, aux néons clignotants et aux ivrognes qui la reluquaient depuis le comptoir avec concupiscence. La réalité de sa déchéance sembla la transpercer avec la force d’un coup de poignard. Ses yeux se remplirent de larmes véritables cette fois, des larmes de pure rage impuissante.
Gabriel sortit une enveloppe de sa poche intérieure et la posa délicatement sur la table.
Éléonore regarda l’enveloppe, une lueur de cupidité ranimant brièvement ses prunelles.
— Qu’est-ce que c’est ? De l’argent pour que je disparaisse pour de bon ?
— C’est une photographie, dit Gabriel. La dernière photo de ta mère, ainsi que l’acte de concession du cimetière où elle repose dignement désormais. Ton nom n’apparaît nulle part sur la pierre. Pour la mémoire collective, Hélène Vasseur est morte sans enfant, épargnée par la souillure de ton souvenir.
Éléonore écarquilla les yeux, le visage blême.
— Je ne suis pas venu pour te punir, continua le jeune homme en se levant. La loi s’occupera de tes dettes et de tes faux documents le moment venu. Je suis venu pour te rendre la seule chose que tu as toujours essayé de fuir : ta vérité. Tu vas devoir vivre chaque seconde qui te reste en sachant que le masque est tombé, que personne ne t’admire, et que dans ce bas monde, la seule personne qui aurait donné sa vie pour toi est morte en ayant pitié de ton âme.
Gabriel se détourna et marcha d’un pas tranquille vers la sortie du bar.
Derrière lui, un sanglot déchirant éclata, bientôt étouffé par le fracas d’un verre brisé et le vacarme indifférent du bistrot. Éléonore serrait le cliché contre sa poitrine, courbée sur la table crasseuse, pleurant enfin non pas sur la perte de ses privilèges imaginaires, mais sur l’abominable vacuité de son existence.
Dehors, la pluie avait cessé sur Bucarest. L’air était vif, froid et pur. Gabriel respira profondément, boutonné dans son manteau chaud, sentant enfin le poids des mensonges glisser de ses épaules. Il ne retournerait pas immédiatement à New York. Il y avait encore des routes à explorer, des vérités plus simples à apprécier, loin des illusions dorées où les cœurs n’étaient faits que d’artifice. Il marcha dans la nuit, l’esprit en paix, laissant derrière lui les fantômes d’un passé qui ne pouvait plus jamais l’atteindre.