J’ai aménagé le rez-de-chaussée tout spécialement pour maman. Une grande chambre lumineuse ouvrant directement sur un jardin fleuri de pivoines et de rosiers anciens, ceux-là mêmes qu’elle aimait tant tailler autrefois. Une infirmière bienveillante du village voisin, prénommée Claire, vient chaque matin pour ses soins, avec une douceur et un respect qui ont peu à peu réconcilié ma mère avec le monde extérieur.
Marguerite n’a pas retrouvé toute sa mémoire. La maladie est toujours là, insidieuse, effaçant parfois des pans entiers de son passé. Mais la peur, elle, a complètement disparu.
Chaque soir d’été, après ma journée de travail dans un atelier de menuiserie local, je la retrouve assise sous la tonnelle. Nous ne parlons pas toujours beaucoup. Il nous suffit de regarder le soleil descendre lentement derrière la ligne sombre des sapins, un bol de bouillon chaud entre les mains, bercés par le chant lointain des merles.
Parfois, elle tourne la tête vers moi, serre doucement mon poignet de ses doigts fragiles et me murmure avec un sourire d’enfant reconnaissante :
« Nous sommes bien chez nous, mon fils. »
Et pour la première fois depuis ce terrible après-midi dans cette cuisine obscure, je sais au fond de mon cœur qu’elle a raison : nous sommes enfin sauvés.