« Ils sont pris au piège, Clara », m’annonça Richard dans son bureau, les yeux étincelants d’une colère contenue. « Walter et Brandon ne risquent pas seulement la faillite personnelle. Ils sont coupables de faux en écriture bancaire, d’usage de faux, d’escroquerie en bande organisée et d’abus de confiance aggravé. Avec le rapport de la pédiatre et le signalement pour mise en danger de la vie d’autrui, ils s’exposent à des poursuites criminelles immédiates. »
« Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? », demandai-je, le cœur battant à tout rompre.
« Lundi matin, la banque devait prélever les 8 400 dollars d’intérêts sur le compte de ton père, qui lui-même comptait sur ton virement automatique prévu ce vendredi soir. Comme tu as bloqué le transfert, le compte de Walter est à découvert. La banque va émettre une notification d’exigibilité anticipée de la totalité de la dette : 1,8 million de dollars sous quarante-huit heures, sous peine de saisie conservatoire immédiate de tous les actifs de la holding, y compris la maison de ton père et la clinique de Brandon. »
« Ils vont devenir fous », dis-je en me prenant la tête dans les mains.
« Ils sont dangereux, Clara. Des hommes acculés de cette envergure feront n’importe quoi pour sauver leur peau. C’est pourquoi nous devons frapper les premiers, et frapper fort. »
L’affrontement familial
Le samedi matin, l’orage éclata.
Walter n’avait pas attendu lundi. Alerté par sa banque dès l’ouverture des services financiers du samedi matin de l’absence de provision sur son compte, il débarqua chez moi à dix heures, flanqué de Brandon. Ils n’étaient pas venus seuls. Evelyn, la femme de Brandon, était présente elle aussi, assise à l’arrière de la voiture avec un air de condescendance blessée, venue prêter main-forte pour ramener « la brebis égarée » à la raison.
Mais je les attendais.
Hannah avait emmené Sophie passer la journée dans un parc d’attractions couvert à Rochester pour l’éloigner de toute violence. Dans mon salon ne se trouvaient que moi, Richard Vance, et deux officiers de police du comté en uniforme, assis discrètement dans la pièce attenante.
Lorsque Walter franchit le seuil, il ne remarqua pas immédiatement la présence de Richard. Il entra avec cette assurance arrogante des hommes qui ont toujours plié le monde à leur volonté.
« Clara ! C’en est assez de cette comédie ridicule ! », tonna-t-il en jetant ses gants de cuir sur la console de l’entrée. « Le directeur de la First National vient de m’appeler à mon domicile. Le virement n’est pas passé ! Tu as conscience que tu es en train de détruire le nom des Whitmore ? Tu as conscience des conséquences pour tes neveux ? »
Brandon s’avança à sa suite, le visage rouge de colère : « Espèce d’égoïste ! Ma clinique va être mise sous séquestre par ta faute ! Tout ça pour une gamine qui a marché trois kilomètres dans la neige ! Tu te rends compte de la disproportion ? »
« Entrez, je vous en prie », dis-je d’une voix d’un calme olympien en m’effaçant pour les laisser pénétrer dans le salon.
Walter entra le premier, mais s’arrêta net en apercevant Richard Vance assis près de la cheminée, un épais dossier beige posé sur ses genoux.
« Vance ? », cracha Walter, déstabilisé pour la première fois. « Qu’est-ce que cet individu fait chez toi ? C’est une affaire de famille ! »
« Bonjour Walter. Bonjour Brandon », dit Richard en se levant poliment sans leur tendre la main. « Ce n’est plus une affaire de famille depuis l’instant où vous avez transformé l’amour de votre fille en une chaîne d’escroqueries et de spoliations financières. Veuillez vous asseoir. Nous avons beaucoup de choses à régulariser. »
« Je n’ai d’ordres à recevoir de personne dans la maison de ma fille ! », rugit le vieil homme en se tournant vers moi. « Clara, fais sortir cet avocat immédiatement ou je te déshérite sur-le-champ ! »
Un rire involontaire m’échappa. Un rire cristallin, libérateur, qui résonna dans toute la pièce.
« Me déshériter, Papa ? De quoi ? Du domaine d’Elmira que tu as déjà volé à Sophie pour payer les dettes de jeu et les investissements désastreux de Brandon ? De cette holding dont tu as soigneusement exclu ma fille et moi-même pour ne privilégier que tes héritiers mâles ? Tu n’as plus rien à me donner. Mais moi, j’ai beaucoup à vous reprendre. »
Le visage de mon père vira au gris cendre. Brandon recula d’un pas, cherchant l’appui d’un fauteuil.
« Tu… tu as fouillé dans les comptes ? », balbutia mon frère.
« Non seulement nous avons examiné vos comptes », intervint Richard en ouvrant le dossier, « mais nous avons également recueilli les preuves irréfutables des faux commis sur les actes de cautionnement de la First National Bank. Walter, l’expert graphologue a conclu sans l’ombre d’un doute que la signature de Clara sur le transfert du domaine d’Elmira et sur l’engagement de garantie est de votre main. C’est un crime fédéral passible de cinq à dix ans de réclusion criminelle. »
« C’est un mensonge ! », hurla Walter, mais sa voix tremblait d’une terreur nouvelle. « C’était un accord tacite ! Elle était d’accord pour aider son frère ! C’est une ingrate ! »
« Et ce n’est que le volet financier », poursuivis-je en le fixant droit dans les yeux, sans la moindre trace de cette peur qui m’avait paralysée pendant trente ans. « Hier après-midi, Sophie a été examinée aux urgences pédiatriques. Le signalement pour abandon d’enfant et mise en danger de la vie d’autrui a été transmis au procureur de district. »
À ces mots, les deux officiers de police firent leur apparition dans l’embrasure de la porte du salon. Brandon poussa un cri étouffé et porta les mains à sa bouche. Walter chancela, portant une main à sa poitrine comme si son cœur allait lâcher.