« Quelle magnifique mise en scène théâtrale », lança-t-elle d’une voix claire, dont les accents d’acier ricochèrent sur les murs peints à la chaux. « Vraiment, Diego, je ne te savais pas si crédule. Tu te laisses émouvoir par un numéro de mélodrame digne des pires telenovelas de bas étage. Une bonne à tout faire qui s’invente une romance passée pour t’extorquer un héritage, et toi, le grand requin de la finance, tu tombes à genoux comme un idiot. »
Diego se releva d’un bond. En se tournant vers l’escalier, son visage n’avait plus rien de vulnérable. C’était le masque impitoyable de l’homme d’affaires que Paulina avait toujours cru pouvoir manipuler.
« Paulina, sors de cette maison », dit-il, chaque syllabe pesant une tonne. « Tout de suite. Mes gardes vont t’aider à charger tes malles. »
Paulina laissa échapper un rire bref, aigu, dénué de toute joie. « Tu crois vraiment que les choses vont se passer ainsi ? Tu oublies un petit détail, mon cher fiancé. Mon père préside le consortium bancaire qui finance ton chantier à Santa Fe. Les contrats ne sont pas encore définitivement ratifiés. Tu as investi quarante pour cent de tes liquidités sur ce projet. Si notre engagement est rompu de cette façon, si tu me chasses pour une servante et son bâtard… non seulement mon père retirera ses garanties d’ici ce soir, mais la presse fera de toi la risée de tout le pays. »
Elle descendit trois marches, lente, vénéneuse, savourant l’effet de ses menaces.
« Tu as jusqu’à ce soir pour faire le ménage, au sens propre comme au figuré. Fais disparaître ces deux sangsues de ta vue, donne-leur un chèque de quelques milliers de pesos pour qu’elles aillent moisir au fin fond du Michoacán, et nous ferons comme si cette mascarade n’avait jamais eu lieu. Sinon, Diego, je te jure sur ce que j’ai de plus cher que je ferai de ta vie un champ de ruines. »
Elle se retourna sans attendre de réponse et gravit les marches d’un pas sec, regagnant l’aile ouest pour superviser ses bagages avec une arrogance tranquille, persuadée que le chantage financier allait plier Diego comme il pliait tous les hommes de leur milieu.
Dans le hall, le silence retomba, plus lourd encore. Marisol sentit la terreur reprendre possession de ses membres. Elle connaissait le pouvoir des familles comme les Robles. Au Mexique, ces gens-là possédaient la terre, la police, les juges et les banques. Un seul mot de Paulina pouvait faire basculer leur vie dans un cauchemar dont aucun tribunal ne les sortirait vivantes.
« Il faut qu’on parte, Diego », murmura Marisol, oubliant les convenances formelles. « Vous devez la laisser gagner. Elle a raison sur un point : nous ne sommes rien. Si vous perdez vos affaires à cause de nous, vous finirez par nous haïr. Laissez-nous partir. Je ne vous demanderai jamais un centime. Oubliez ce que je vous ai dit. »
Diego s’approcha d’elle. Ses yeux ne contenaient plus l’hésitation de tout à l’heure. C’était une flamme froide, résolue, une force qu’elle n’avait jamais vue chez lui.
« Je n’ai rien oublié pendant quatre ans, Marisol », dit-il doucement en posant une main ferme sur son épaule tremblante. « Et je ne recommencerai pas à fermer les yeux pour sauver des tours de béton. Tu ne sors pas de cette maison. Ni aujourd’hui, ni jamais. »
Il sortit son téléphone de sa poche et composa un numéro court.
« Mateo ? C’est moi. Annule immédiatement toutes mes réunions de la journée. Fais venir le docteur Sandoval au manoir dans l’heure qui suit avec un kit de prélèvement génétique complet. En urgence absolue. Et appelle García, le responsable de la sécurité. Je veux que les serrures de l’aile ouest soient changées avant midi et qu’une équipe escorte madame Robles hors de la propriété dès qu’elle aura fait ses valises personnelles. Tout ce qui a été payé par mes comptes reste ici. Exécution. »
Il raccrocha sans attendre de réponse, puis se tourna vers Valentina qui le fixait avec une curiosité silencieuse. Il s’agenouilla de nouveau, avec une infinie délicatesse.
« Viens avec moi, mon cœur », murmura-t-il en tendant les bras vers elle. « On va aller dans la grande salle à manger. Il y a des fruits frais, des biscuits, et je crois qu’il y a un grand jardin derrière avec des fontaines où nagent des poissons rouges. Tu veux les voir ? »
Valentina regarda Marisol. Sa mère acquiesça lentement, les larmes coulant toujours silencieusement sur ses joues, mais cette fois d’un soulagement mêlé d’angoisse. L’enfant passa ses petits bras autour du cou de Diego. L’homme ferma les yeux un instant, respirant l’odeur de savon bon marché et de linge propre qui émanait des boucles brunes de sa fille, sentant son cœur battre au rythme d’une renaissance inespérée.
L’après-midi fut une épreuve d’une tension insoutenable. Le docteur Sandoval arriva dans les délais impartis, escorté par deux agents de sécurité. Le prélèvement buccal se fit dans le petit salon bibliothèque. Valentina ne pleura pas ; intriguée par le petit bâtonnet ouaté que le médecin glissait avec précaution contre l’intérieur de sa joue, elle sourit même lorsqu’il lui offrit une sucette à la fraise.
« J’ai demandé une procédure express au laboratoire central, monsieur Villaseñor », déclara le médecin en rangeant les tubes scellés dans une mallette réfrigérée. « Les marqueurs ADN seront comparés d’ici ce soir, vers dix-neuf heures. Mais… entre nous, Diego, la ressemblance physique avec votre défunte mère est tout simplement stupéfiante. »
« Je n’ai pas besoin du papier pour savoir, docteur », répondit Diego d’une voix sourde. « Mais j’en aurai besoin pour détruire ceux qui voudront contester sa légitimité. »
Pendant ce temps, les hurlements de Paulina déchiraient les couloirs du premier étage. Refusant de quitter les lieux avant d’avoir vidé les penderies de ses robes de haute couture et de ses bijoux, elle tempêtait contre les agents de sécurité qui lui interdisaient l’accès au coffre-fort mural du bureau principal.