Le premier acte de la tragédie frappa Pierre avec la rigueur aveugle de l’institution financière. Dès le lundi suivant mon départ, les huissiers de justice s’étaient présentés aux grilles des Tertres, accompagnés de serruriers et de gendarmes. Ils avaient apposé des scellés sur les meubles les plus précieux, inventorié les argenteries, les toiles de marine du XVIIIe siècle, jusqu’au vieux piano à queue dont Pierre aimait tant se vanter en société. La nouvelle de la faillite s’était répandue comme une traînée de poudre dans le milieu feutré de la bourgeoisie rennaise.

Les associés de Pierre, des architectes ambitieux qui ne juraient que par la respectabilité et les commandes publiques, avaient réagi avec une brutalité toute marchande. Une assemblée générale extraordinaire avait été convoquée en urgence. En moins de quarante-huit heures, Pierre avait été révoqué de son mandat de gérant. Ses parts avaient été saisies au profit des créanciers de la succession, et son nom avait été effacé de la plaque de cuivre qui ornait l’entrée du cabinet du boulevard de la Liberté.

Puis vint le tour de Juliette. La femme qui se rengorgeait dans les salons de thé d’Intra-Muros, celle qui traitait le personnel de maison comme des serfs du Moyen Âge, découvrit ce que signifiait n’avoir plus un sou vaillant. Sa propre famille, les Montalembert, installés dans un castel décrépit près de Redon, lui ferma impitoyablement sa porte. Ils avaient espéré une alliance lucrative avec l’héritier d’un puissant armateur ; ils ne voulaient à aucun prix être éclaboussés par la fange d’une banqueroute retentissante.

Un soir de novembre, alors qu’une pluie glaciale cinglait les vitres de mon refuge dinardais, quelqu’un frappa à ma porte. Des coups timides, hésitants, semblables à ceux d’un mendiant transi.

J’ouvris. Pierre se tenait là, sous l’auvent ruisselant d’eau. Il avait perdu dix kilos. Ses joues étaient creusées d’une barbe mal taillée, son manteau de laine de marque était maculé de boue au bas des pans, et son regard fuyait, écrasé par la honte.

— Maman… souffla-t-il, les lèvres bleuies par le froid.

Je ne m’écartai pas pour le laisser entrer. Je restai sur le pas de la porte, le châle serré sur mes épaules.

— Que veux-tu, Pierre ?

— Elle est partie, lâcha-t-il dans un sanglot rauque. Juliette… Elle a vidé le peu de liquidités qui restait sur le compte joint avant qu’il ne soit gelé. Elle a pris ses bijoux, ses malles de vêtements, et elle est partie avec un promoteur immobilier de La Baule. Elle m’a laissé seul dans le manoir. Ils ont coupé l’électricité hier matin. Il n’y a plus de fioul dans la cuve. Les radiateurs sont gelés.

— Tu as le manoir, lui rappelai-je, sans haine mais sans pitié. N’était-ce pas ton vœu le plus cher ? Le sanctuaire du nom de Kerjean ?

— Maman, je n’ai rien à manger depuis hier, gémit-il, les larmes coulant sur son visage émacié. Les créanciers me harcèlent au téléphone jour et nuit. Les journaux locaux parlent du scandale. Je ne peux plus mettre un pied dans les rues de Saint-Malo sans que les gens ne détournent la tête ou ne ricanent dans mon dos. Je t’en supplie… Laisse-moi entrer. Donne-moi de quoi prendre une chambre quelque part, un billet de train pour Paris, n’importe quoi…

Je le regardai longuement. Ce jeune homme avait grandi dans la certitude que tout lui était dû : le respect, la fortune, le travail des autres, le dévouement absolu d’une mère qu’il considérait comme un meuble encombrant. Henri l’avait pourri par l’argent, et moi, par une tendresse trop indulgente qui n’avait fait que nourrir son égoïsme.

— Il y a un mois, Pierre, tu as assisté en silence au moment où ta femme m’a jetée dehors comme un chien galeux. Tu étais prêt à me reléguer dans une mansarde miteuse pour jouir en paix d’un patrimoine qui n’était même pas le tien. Tu pensais que la vie d’une mère n’avait aucune valeur face au prestige d’un domaine.

— J’étais aveugle ! Elle m’avait ensorcelé, manipuler…

— Ne te décharge pas sur elle ! l’interrompis-je avec une fermeté tranchante. Juliette n’a fait que révéler ce qui pourrissait déjà en toi. La lâcheté n’est pas un envoûtement, mon fils. C’est un choix. Tu as choisi de trahir ta propre mère pour des dorures et des salons de réception.

Il tomba à genoux sur les dalles humides du perron, exactement comme il l’avait fait dans le grand hall des Tertres. Mais cette fois-ci, il n’y avait aucun public pour contempler sa déchéance. Rien que la nuit, la pluie battante et le ressac de la mer.

— Qu’est-ce que je dois faire ? sanglota-t-il, brisé. Dis-moi ce que je dois faire…

Je rentrai un instant à l’intérieur, laissant la porte ouverte. Je revins avec un morceau de pain noir, un reste de fromage de chèvre et un bol de soupe fumante que je lui tendis. Il s’en empara avec une avidité animale, mangeant debout sous la pluie, les larmes se mêlant au bouillon chaud.

Quand il eut fini, je repris le bol vide.

— Demain matin, le tribunal de Saint-Malo prononcera la liquidation judiciaire de ta succession. Tu perdras le manoir. Tu perdras ton cabinet. Tu devras déposer un dossier de surendettement extrême et travailler pendant les vingt prochaines années pour rembourser une fraction de ce que ton père a détruit. Tu connaîtras les petits boulots, les logements étroits sous les toits, la honte sociale et les fins de mois à compter chaque centime.

— Je ne survivrai pas… murmura-t-il.

— Si, tu survivras. Parce que pour la première fois de ton existence, tu vas apprendre à devenir un homme par toi-même, et non par le nom de Kerjean. Je ne te donnerai pas un centime, Pierre. Pas parce que je te hais, mais parce que l’argent a été le poison de ta vie. Si je t’aide aujourd’hui, tu resteras ce parasite orgueilleux qui a laissé briser une carafe sur le sol de sa mère.

— Alors… tu me renies ?