« Constance… s’il te plaît… appelle mon père… préviens maître Caron… » supplia Alexandre en se débattant mollement tandis que les policiers l’entraînaient vers la sortie.
Constance ne lui accorda même pas un battement de cils. Elle se détourna froidement, retirant d’un geste sec la bague de fiançailles ornée d’une émeraude gigantesque qui ornait son annulaire gauche. Elle laissa tomber le bijou sur le parquet ciré, où il roula dans un tintement étouffé jusqu’aux pieds d’un serveur impassible.
Alors qu’Alexandre était conduit sous bonne garde vers le fourgon de police stationné dans la cour d’honneur, sous les éclairs aveuglants des flashs des reporters alertés par la descente judiciaire, Constance s’approcha de Thomas.
Des larmes silencieuses coulaient sur ses joues poudrées, traçant de fins sillons dans son maquillage parfait.
« Thomas… Est-ce que mon père… est-ce que mon père va sortir de prison ? » demanda-t-elle, les lèvres tremblantes d’angoisse.
Thomas lui remit avec précaution l’enveloppe cartonnée qu’il avait tenue sous son bras tout au long de la soirée.
« Le procureur de la République a signé l’ordonnance de levée d’écrou il y a une demi-heure, Constance. Les preuves matérielles contenues dans ce dossier disculpent totalement ton père et démontrent qu’il a été la victime d’un montage financier diabolique. Il sera libre demain matin dès la première heure. Tu pourras aller le chercher à la maison d’arrêt de Rouen. »
Constance serra l’enveloppe contre sa poitrine comme s’il s’agissait du trésor le plus précieux du monde. Submergée par une vague d’émotion indicible, elle voulut trouver les mots pour exprimer sa gratitude, mais aucun vocable ne semblait suffisant pour racheter la terreur des dernières semaines.
« Je ne sais pas… Je ne sais pas comment nous pourrons un jour te remercier pour ce que tu as accompli, » murmura-t-elle, la voix brisée par l’émotion. « Tu as risqué ta vie pour la vérité. »
« Je n’ai rien fait pour la gloire ou pour la reconnaissance, » répondit doucement Thomas en jetant un dernier coup d’œil circulaire au grand salon désormais déserté par la joie factice et envahi par le désarroi des invités interrogés un à un par les enquêteurs. « Je l’ai fait pour la mémoire de mon frère Julien. Les hommes comme Alexandre croient que le monde leur appartient parce qu’ils peuvent acheter les silences et maquiller les crimes avec de la soie et de l’or. Mais la vérité finit toujours par remonter à la surface, peu importe l’épaisseur de la vase sous laquelle on tente de l’ensevelir. »
Thomas tourna le dos à l’assemblée tétanisée. Il rajusta son col roulé sombre, mit ses mains dans les poches de son manteau usé et franchit le seuil de la grande demeure sans se retourner une seule fois.
Dehors, la pluie fine de la nuit lavait le bitume de l’allée bordée de marronniers centenaires. Les gyrophares bleus des véhicules de police balayaient la façade néoclassique de la villa d’une lueur froide et tranchante, effaçant pour toujours l’illusion de grandeur qui régnait entre ces murs. Alexandre hurlait encore dans le véhicule blindé, promettant des vengeances stériles qui se heurtaient aux vitres teintées du fourgon, tandis que la presse immortalisait sa déchéance.
Thomas marcha d’un pas régulier dans l’obscurité apaisante de la nuit parisienne, laissant derrière lui le monde des faux-semblants et des sourires empoisonnés. Pour la première fois depuis des mois, l’air qui pénétrait dans ses poumons n’avait plus le goût amer du deuil et de l’impuissance, mais celui, pur et souverain, de la justice enfin rendue.