Elle ferma les yeux, submergée par le souvenir de la lutte, le vase brisé, le bruit sourd de la céramique contre l’os, puis la panique folle qui l’avait poussée à tirer ce corps pour tenter de fuir l’immeuble.

Gabriel soupira. Ce n’était pas un soupir d’agacement, mais celui d’un homme qui accepte un fardeau qu’il croyait avoir définitivement déposé.

« Les remords ne servent à rien maintenant, Clara. Julian sait qui vous êtes. Il sait où vous vivez. Dans quelques heures, ses complices s’étonneront de son silence. Vous ne pouvez plus rester ici, et votre frère non plus. »

« Et vous ? » demanda-t-elle, le cœur serré. « Si vous m’aidez, ils sauront que vous êtes intervenu. »

Un sourire amer, presque imperceptible, étira les coins des lèvres de Gabriel. « Mon anonymat s’est envolé au moment où j’ai ouvert cette porte. Mais j’ai un avantage sur eux : ils me croient mort depuis trois ans. »

Il se leva, prit un sac de sport noir au fond d’un placard et y jeta quelques affaires de rechange, une liasse de billets soigneusement attachée et un téléphone jetable. Puis il se tourna vers Julian. L’homme commençait à gémir faiblement, ses paupières papillonnant sous l’effet de la douleur.

Gabriel s’accroupit à sa hauteur. D’un mouvement sec, il releva le menton du blessé pour forcer son regard trouble à se fixer sur lui. Julian écarquilla les yeux, le visage déformé par l’incompréhension et un début de reconnaissance terrifiée.

« Gabriel… ? » murmura Julian, la voix pâteuse. « C’est… c’est pas possible… »

« Si, c’est possible », répliqua Gabriel d’un ton glacial. « Écoute-moi attentivement. Tu as glissé dans les escaliers. Tu as heurté la rampe en fer. Tu n’as jamais vu Clara ce soir. Si le nom de cette fille franchit tes lèvres, si quelqu’un de l’organisation s’approche d’elle ou de son frère, je viendrai te trouver. Et cette fois, je ne recoudrai rien. Tu m’as compris ? »

Julian déglutit avec peine, tremblant de tout son corps sous la pression du regard de Gabriel, avant de hocher la tête avec précipitation.

« Bien », conclut Gabriel.

Il se releva, attrapa les clés de son véhicule et fit signe à Clara de se lever.

« Allons chercher votre frère. Il est quatre heures du matin. Nous avons deux heures d’obscurité devant nous pour quitter la région avant que la ville ne se réveille. »

Ils descendirent par l’escalier de service, évitant l’ascenseur bruyant et le couloir principal. Dehors, la pluie fine de novembre lavait les trottoirs déserts et faisait briller le bitume sous les réverbères blafards. La vieille berline de Gabriel démarra au quart de tour, son moteur ronronnant sourdement dans la nuit.

Durant le trajet à travers les faubourgs assoupis, Clara ne put détacher ses yeux du rétroviseur, guettant d’imaginaires phares suiveurs. Chaque ombre projetée par les platanes semblait dissimuler une embuscade. Mais à côté d’elle, les mains calmes de Gabriel sur le volant lui transmettaient une singulière impression d’ancrage.

Ils récupérèrent son frère, Lucas, jeune homme hagard et terrifié, qui comprit immédiatement à la vue de Gabriel et des vêtements tachés de sa sœur que l’heure de fuir était arrivée sans retour possible.

Lorsque la voiture franchit les limites du département et s’engagea sur l’autoroute en direction du sud, les premières lueurs de l’aube commencèrent à déchirer le ciel gris acier à l’horizon. La nuit de cauchemar laissait place à un jour incertain, froid mais dégagé.

Clara regarda ses paumes écorchées, encore marquées par la texture rugueuse du couloir, puis tourna la tête vers Gabriel. L’homme fixait la route droit devant lui, le visage impassible, mais les traits détendus par une forme inattendue de sérénité. En sauvant cette inconnue d’un gouffre où lui-même s’était jadis perdu, il venait de briser la routine stérile de son exil.

La peur ne s’était pas totalement dissipée, mais le silence qui régnait désormais dans l’habitacle n’était plus celui de l’angoisse : c’était celui d’un nouveau départ, fragile et rude, arraché de justesse aux ombres du passé.