Au même moment, un grésillement statique résonna dans le haut-parleur d’interphone mural fixé près du chambranle de la porte. La lumière du plafonnier vacilla une fois, deux fois, avant de passer au rouge d’urgence.
Une voix profonde, métallique et légèrement hachée par la compression numérique, retentit à travers le boîtier mural, figeant Eleanor et Vance sur place.
« Eleanor… Julian… Vos comptes en fiducie aux îles Caïmans viennent d’être gelés par les autorités fédérales. »
Vance devint livide. Il tituba en arrière, percutant le chariot de pansements. « Ce… ce n’est pas possible… Cette voix… »
« Michael ? » murmura Eleanor, pour la première fois de sa vie véritablement déstabilisée. Ses pupilles se dilatèrent sous le choc. « Impossible ! Tu es intubé et inconscient au quatrième étage ! »
« Tu as toujours sous-estimé ce que l’on peut construire avec de la patience et la vérité, Mère », poursuivit la voix à travers le haut-parleur. « Vous pensiez avoir le contrôle absolu de cette clinique. Mais vous avez oublié que c’est mon entreprise de logiciels qui a conçu l’infrastructure sécurisée de Saint-Jude. Chambre 614… Ce n’est pas une simple chambre de repos. C’est le nœud de commutation principal du réseau hospitalier. »
Elena comprit alors. Elle se souvint des nuits blanches que Michael passait dans son bureau six mois plus tôt, travaillant sur des schémas d’architecture réseau dont il refusait de parler. Il savait que sa famille était corrompue jusqu’à la moelle, qu’ils détournaient des millions destinés à la recherche médicale pour financer des filiales clandestines. Il avait anticipé leur violence.
Profitant de la stupeur absolue qui paralysait les deux monstres, Elena rampa avec la vivacité d’une panthère hors de la pénombre du lit. Avant qu’Eleanor n’ait pu esquisser le moindre geste, Elena se releva d’un bond, ramassa au vol la lourde carafe d’eau en inox posée sur le guéridon et la projeta de toutes ses forces contre le visage de Vance.
Le médecin poussa un hurlement étouffé alors que le métal percutait son nez dans un craquement sinistre. Il s’effondra lourdement contre la porte, du sang coulant entre ses doigts.
« Salope ! » hurla Eleanor en se jetant sur Elena, les doigts crochus prêts à lui lacérer le visage.
Mais la jeune mère n’était plus la femme craintive et effacée qui subissait autrefois les humiliations des dîners de famille. Poussée par l’instinct viscéral de protection maternelle, elle esquiva l’assaut, saisit la matriarche par les poignets et la projeta violemment contre le lit d’hôpital. Le choc coupa le souffle de la vieille femme qui retomba sur le matelas, désorientée et incapable de reprendre son équilibre.
Elena attrapa la petite voiture jaune au sol, la glissa dans sa poche, puis serra Maya contre elle.
« Maman ! » sanglota l’enfant en enfouissant son visage dans son cou.
« Ne regarde pas, mon cœur. Reste accrochée à moi », souffla Elena en vérifiant le verrou de la porte.
Vance gisait au sol, à demi-conscient, bloquant le passage. Elena tourna la clé restée sur la serrure et poussa le battant métallique, se glissant dans le couloir avec sa fille dans les bras.
Le couloir du sixième étage était plongé dans une demi-obscurité angoissante, striée par les reflets pulsants des gyrophares de secours rouges. Au loin, le bruit régulier de pas lourds résonnait dans la cage d’escalier. Les agents de sécurité privés à la solde des Reed montaient pour verrouiller l’étage.
« Elena, m’entends-tu ? »
La voix provenait maintenant de la petite voiture jaune nichée dans la poche de sa veste. Elena sortit le jouet et découvrit qu’un minuscule écouteur filaire dépassait du compartiment à piles. Elle l’inséra précipitamment dans son oreille.
« Michael ? Est-ce que c’est vraiment toi ? » murmura-t-elle, les larmes brouillant sa vue alors qu’elle s’engageait à pas de loup dans le couloir désert.
« Non, Elena… Ce n’est pas Michael en direct. C’est son intelligence artificielle prédictive couplée à un protocole d’urgence programmé avant l’attentat », répondit la voix, cette fois plus synthétique mais terriblement fidèle au timbre de son mari. « Michael est toujours dans le coma au bloc neurochirurgical. Mais ses constantes sont stables. Les ordres de Vance ont été court-circuités. Une unité d’intervention des Marshals et des enquêteurs du FBI sont entrés dans le bâtiment il y a trois minutes grâce aux preuves que le taxi a transmises aux serveurs fédéraux. »
Elena sentit une vague de soulagement immense, mais le danger était loin d’être écarté.
« Comment sortons-nous d’ici ? » demanda-t-elle en entendant les bruits de bottes se rapprocher de la porte coupe-feu à l’extrémité est.
« Prends à droite. Conduit de service numéro trois, juste derrière le local à linge. J’ai déverrouillé l’ascenseur de charge avec une autorisation administrateur prioritaire. Il vous mènera directement au sous-sol technique, là où se trouve l’accès aux tunnels municipaux. N’emprunte surtout pas les escaliers principaux. Des hommes armés sous contrat avec ma mère ont reçu l’ordre d’éliminer tout témoin. »
Elena serra Maya un peu plus fort. « On y va, mon ange. Tiens bon. »
Courant sur la pointe des pieds, Elena s’engouffra dans l’étroit vestibule menant à la buanderie. L’odeur d’ozone et de lessive chaude masquait la pestilence habituelle de l’hôpital. Derrière une double porte en acier brossé, un monte-charge s’ouvrit dans un grincement sourd, sa cabine éclairée par un tube néon vacillant.
Elena entra précipitamment et pressa le bouton marqué d’un « -2 ».
Au même moment, la porte du local à linge vola en éclats. Un homme grand et musclé, vêtu d’un uniforme de sécurité sans badge et brandissant une arme de poing équipée d’un silencieux, apparut dans l’ouverture. Ses yeux croisèrent ceux d’Elena.
Il leva son arme.
« Arrêtez ! » cria-t-il.
Les portes en acier du monte-charge commencèrent à glisser l’une vers l’autre. Un claquement sec retentit, immédiatement suivi de l’impact sourd d’une balle de neuf millimètres qui vint s’écraser contre le blindage métallique à quelques centimètres de la tempe d’Elena. Des étincelles jaillirent, laissant une marque noircie dans l’acier.