En me traînant vers la villa pour vous prévenir, je suis passé par le poste de sécurité du portail sud, expliqua Samuel. Le vieux Jérôme, le veilleur de nuit, était affalé sur sa table. Inconscient. On lui a versé un narcotique puissant dans son thermos de café. Mais avant de sombrer, Jérôme avait scrupuleusement noté l’heure et la plaque du dernier véhicule autorisé à pénétrer dans l’enceinte fermée à trois heures quarante-cinq.
Moreau arracha le registre des mains du jeune homme et tourna la page corrompue d’un geste sec. La ligne d’écriture était tremblante, presque illisible, témoignant de la lutte du vieux gardien contre le poison qui l’engourdissait :
03h45 – Berline noire – Badge Prioritaire Alpha 01.
Un silence sépulcral s’abattit sur la terrasse verdoyante. Le grondement des pales venait de s’éteindre tout à fait, laissant place au sifflement résiduel de la tuyère et au chant moqueur de quelques merles dans les cèdres centenaires.
Le badge Alpha 01, murmura Moreau, la voix soudain dénuée de toute inflexion humaine.
Il leva les yeux vers sa femme. Éléonore n’avait pas bougé d’un millimètre, mais la pâleur de son visage rivalisait désormais avec la soie de sa veste.
Il n’y a que deux badges prioritaires de niveau Alpha dans tout ce domaine, continua l’entrepreneur avec une lenteur terrifiante. Le mien, qui ne quitte jamais mon portefeuille d’acier. Et le tien, Éléonore. Celui que tu gardes dans ton sac pour ne jamais avoir à attendre l’ouverture des grilles.
C’est… c’est grotesque, balbutia-t-elle, esquissant un rire forcé qui sonna comme du verre pilé. Quelqu’un me l’a volé. Un domestique. Peut-être lui ! Il a très bien pu orchestrer cette mascarade pour se poser en héros et nous soutirer une rente ! Tu vas vraiment accuser ton épouse sur les délires paranoïaques d’un manœuvre couvert de fange ?
Ce n’est pas tout, intervint alors Samuel d’une voix sourde en tendant le petit téléphone jetable à clapet. Le téléphone sonnait encore quand j’ai repris connaissance dans le hangar. Je n’ai pas répondu, mais j’ai appuyé sur la touche des messages reçus. Le dernier SMS est arrivé il y a exactement dix-huit minutes.
Marc Valier s’empara de l’appareil bon marché, pressa deux boutons de plastique usé et lut à voix haute le message affiché en lettres capitales sur l’écran à cristaux liquides :
« Le vol décolle à 09h00 précises. Assurez-vous que le dossier suisse reste dans le coffre du bureau après le crash. Le virement de deux millions sera débloqué dès confirmation de l’impact. »
Le chef de la sécurité leva la tête, les yeux plissés par une fureur contenue. Le numéro de l’émetteur n’était pas masqué. C’était une ligne privée, cryptée, attribuée exclusivement aux terminaux de la présidence du groupe Moreau. Une ligne dont seules trois personnes possédaient l’accès direct.
Alexandre Moreau ne hurla pas. Il ne fit aucun geste violent. La colère des hommes qui brassent des empires n’éclate pas en tempêtes vulgaires ; elle gèle tout ce qu’elle touche. Il s’approcha d’Éléonore à pas lents, ses semelles de cuir lourd crissant sur les gravillons parsemés le long de la pelouse.
Le contrat de Genève, dit-il, les yeux ancrés dans ceux de son épouse. Tu savais que je devais modifier mon testament devant les notaires suisses cet après-midi même, immédiatement après la cession de la filiale maritime. Tu savais que j’avais découvert les malversations sur les comptes offshore de ton frère et que j’allais vous écarter tous les deux de la succession.
Ce ne sont que des suppositions ! cria Éléonore, reculant d’un pas, talons plantés dans la terre meuble. Tu deviens fou, Alexandre ! Tu détruis notre famille pour des chimères ! Marc, arrêtez cet imposteur, ordonna-t-elle en désignant le jardinier. C’est lui la menace !
Soudain, la portière avant de l’hélicoptère s’ouvrit dans un claquement sec.
Le pilote n’avait pas retiré son casque de vol. Au lieu de descendre par le marchepied de manière réglementaire, l’homme bondit hors de l’habitacle, un pistolet automatique semi-automatique déjà braqué dans leur direction. C’était le faux mécanicien du hangar, celui-là même que Samuel avait affronté dans les ténèbres. Boitant légèrement de la jambe droite, l’homme comprit en un clin d’œil que le piège venait de se refermer sur ses commanditaires et que sa couverture était anéantie.
Personne ne bouge ! hurla le pilote en pointant son arme alternativement sur Moreau et sur le chef de la sécurité. Reculez vers le bassin ! Toi aussi, la fouine !
Éléonore laissa échapper un glapissement étouffé, tentant de s’abriter derrière la silhouette imposante de son mari. Mais Alexandre Moreau ne bougea pas d’un pouce.
Marc Valier réagit avec la rapidité foudroyante des militaires aguerris. Au moment où le mercenaire ajustait sa ligne de mire sur Moreau, Valier plongea sur le côté en tirant son arme de son étui d’épaule. Une première détonation déchira l’air matinal, faisant voler en éclats le rétroviseur extérieur de l’hélicoptère.
Dans la confusion du coup de feu, Samuel n’hésita pas une seconde. Oubliant ses contusions, sa fatigue et la plaie béante qui lui brûlait la poitrine, le jeune homme se jeta en avant avec la vigueur désespérée de ceux qui n’ont plus rien à perdre. Il percuta le pilote au niveau des cuisses, profitant de la blessure qu’il lui avait infligée plus tôt dans l’atelier.
Les deux hommes roulèrent sur l’herbe rase dans un enchevêtrement furieux de membres et de jurons. Un deuxième coup de feu partit à l’aveugle, la balle se perdant dans la terre humide à quelques centimètres du bras de Samuel. Le pilote tenta de lui écraser la crosse de son arme sur le crâne, mais Samuel lui saisit le poignet à deux mains, verrouillant l’articulation avec une poigne d’acier forgée par des années de labour et de taille d’arbres centenaires.
Lâche cette arme ! cracha le jardinier entre ses dents serrées, du sang coulant dans ses propres yeux.