Je n’avais pas dix secondes pour décider de mon sort.
Si j’ouvrais la porte piétonne du garage, ces inconnus découvriraient le corps d’une vieille femme gisant dans une mare d’huile et de sang, et la police mexicaine ne s’embarrasserait d’aucune nuance psychologique : je serais menottée avant d’avoir pu articuler une syllabe. Si je laissais la porte close, les coups redoubleraient, rameutant les voisins du quartier de Naucalpan, toujours prompts à scruter derrière leurs rideaux le moindre éclat de voix. Et surtout, cette machine… cette rutilante Ducati rouge vif qui scintillait sous le soleil de l’après-midi, symbole éclatant d’une escroquerie méticuleuse que mon mari avait bâtie sur nos ruines financières.
Elena gémit à nouveau. Sa main fripée tâtonna le ciment, heurtant un tournevis rouillé.
« Toi… petite garce… » croassa-t-elle, la voix pâteuse mais le venin intact. « Tu vas… payer pour ça… Mateo va… »
« Tais-toi, Elena. Pas un bruit, ou nous coulons tous les deux », sifflai-je en m’accroupissant à son niveau.
J’attrapai un chiffon propre posé sur l’établi, le pressai fermement contre sa tempe pour juguler le saignement, puis glissai un carton ondulé sous sa nuque. Elle tenta de me repousser d’un geste faible, mais l’étourdissement la cloua au sol. Sans lui laisser le temps de crier, je tirai vivement la bâche de protection du SUV pour la rabattre partiellement sur elle, masquant sa silhouette derrière les pneus massifs du véhicule. De l’extérieur, par l’interstice du portail, on ne verrait que l’ombre ordinaire d’un bric-à-brac de garage.
« Mateo ! » hurla de nouveau la voix d’outre-tombe à l’extérieur. « Ouvre cette foutue grille ! On n’a pas fait trois cents bornes depuis Toluca pour faire le pied de grue sur ton trottoir ! »
Je m’essuyai les mains sur mon jean, lissai mon pull pour masquer le tremblement incontrôlable de mon torse, et m’avançai vers la petite porte d’accès intégrée au grand portail métallique. J’entrebâillai le battant de quelques centimètres, bloquant l’ouverture avec mon épaule, le visage fermé.
Le contraste avec l’obscurité du garage m’éblouit un instant. Les trois hommes se découpaient contre la lumière crue de l’après-midi. Le barbu à la crinière poivre et sel me dominait d’une bonne tête. Ses bras musculeux, zébrés de tatouages délavés représentant des crânes et des chaînes mécaniques, reposaient sur le guidon de la Ducati. Derrière lui, ses deux acolytes, le visage mangé par des lunettes noires et la poussière de la route, fumaient des cigarettes sans filtre, le regard nonchalant des gens habitués aux affaires louches.
« Mateo n’est pas là », dis-je d’une voix que je m’efforçai de rendre neutre, presque agacée, pour masquer la panique qui me broyait les poumons. « Je suis sa femme. Qu’est-ce que vous voulez ? »
L’homme à la barbe haussa un sourcil épais. Il balaya ma silhouette d’un regard circulaire, s’attardant une demi-seconde sur la poussière qui maculait mes genoux.
« Sa femme, hein ? La fameuse Valeria », ricana-t-il sans méchanceté apparente, découvrant une incisive en or. « Mateo nous avait dit que tu étais du genre timide. Moi, c’est le Borgne. Même si j’ai encore mes deux yeux, c’est le nom qu’on me donne sur les pistes clandestines d’Hidalgo. Ton bonhomme nous a donné rendez-vous ici à dix-sept heures précises. On lui ramène son bijou. Il nous doit encore cinquante mille pesos pour le recel, les pièces de rechange et le maquillage des numéros de série qu’on a dû effacer après le soi-disant carton de l’année dernière. »
Chaque mot tombait dans mon esprit comme une goutte d’acide.
Cinquante mille pesos. Le recel. Le maquillage des numéros.
Tout n’était donc qu’un tissu de mensonges calculé au millimètre près. L’accident nocturne sur l’autoroute de Cuernavaca. Les larmes de Mateo lorsqu’il avait prétendu avoir vu son bolide plonger dans les flammes d’un ravin inaccessible. Les cent vingt mille pesos perçus de la compagnie d’assurances GNP Seguros, qui s’étaient mystérieusement volatilisés pour « rembourser les dettes du chantier de construction ». Et pendant ce temps, j’avais puisé dans mon salaire de comptable pour payer l’hypothèque de cette fichue maison, me privant de tout, marchant sur des œufs face aux caprices et aux insultes d’Elena qui me traitait de parasite.
« Il… il a eu un contretemps sur son chantier de Santa Fe », mentis-je avec un aplomb qui me surprit moi-même. « La circulation est bloquée sur le périphérique. Il m’a appelée pour me prévenir. »
Le Borgne cracha par terre, écrasant le mégot sous sa semelle crantée. « C’est ça. Et l’argent ? Il t’a laissé notre part ? Parce qu’on ne repart pas sans le blé, petite. On a gardé cette bécane planquée dans une grange pendant quatorze mois le temps que les experts d’assurance classent le dossier pour destruction totale. Maintenant que l’affaire est prescrite et l’indemnisation encaissée, la belle rouge est propre aux yeux du monde, mais pas gratuite pour lui. »
Un bruit étouffé monta du garage. Un raclement de gorge, suivi du choc métallique d’un bidon qui bascule.
Le regard du motard se fit immédiatement plus perçant. Ses comparses cessèrent de rire et posèrent les mains sur la selle de leurs choppers.
« C’est quoi ce bordel là-dedans ? Y a quelqu’un d’autre ? » demanda le Borgne en poussant légèrement le battant métallique de la porte.
« Rien ! C’est… c’est le chien. Un berger allemand un peu nerveux », répliquai-je vivement en maintenant la porte de tout mon poids. Mon cœur battait si fort que je craignais qu’il ne l’entende. « Écoutez. Entrez la moto dans la cour. Maintenant. Vous n’allez pas rester plantés sur le trottoir avec un engin qui est censé ne plus exister. Les voisins connaissent Mateo, ils savent ce qui lui est arrivé. Vous voulez rameuter les patrouilles de la police municipale ? »
L’argument fit mouche. Le motard jeta un coup d’œil nerveux de part et d’autre de l’avenue. À cette heure, les ouvriers et les employés commençaient à regagner le quartier résidentiel.