« Ce sont des accusations monstrueuses, madame Belmont », répondit Rousseau, les sourcils froncés, noircissant méthodiquement les pages d’un carnet à spirale. « Victor Belmont est une figure publique. Il dîne avec les ministres, il préside des comités caritatifs. Si nous bougeons sans preuves matérielles irréfutables, ses avocats détruiront la procédure en deux heures et feront disparaître les derniers témoins. »

« La médaille est une preuve ! » s’emporta Claire dans un murmure rageur.

« La médaille prouve qu’il porte un bijou ayant appartenu à votre mari. Pas qu’il est votre fils. Pour le parquet, cela pourrait être une coïncidence, un recel, n’importe quoi. Il nous faut le résultat ADN. Et il nous faut localiser cet entrepôt à Bobigny avant que les hommes de Belmont ne nettoient la scène. »

Le bip strident de la machine de télécopie du poste des infirmières déchira le silence de la nuit.

Un jeune interne en blouse blanche en sortit la feuille encore chaude, jeta un coup d’œil au tableau de correspondances génétiques, et son visage se figea dans une expression de stupeur incrédule. Il s’avança vers Claire d’un pas lent, presque solennel.

« Les marqueurs microsatellites sont formels, madame », dit-il, la voix légèrement tremblante. « Sur les vingt-quatre loci analysés, la concordance avec votre profil est de quatre-vingt-dix-neuf virgule neuf pour cent. La probabilité de maternité est absolue. C’est votre fils. »

Claire ne cria pas. Elle ne pleura pas non plus. Quelque chose d’ancien et de brisé se recolla en elle avec un déclic presque métallique. La mère en deuil venait de mourir pour laisser place à une justicière.

« Rousseau », dit-elle, se tournant vers la policière, « vous avez votre preuve. Maintenant, où est Victor ? »

Le commandant porta son émetteur-récepteur à ses lèvres. « Ici Rousseau. Alerte générale. Mandat d’arrêt immédiat contre Victor Belmont pour enlèvement, séquestration de mineur en bande organisée et tentative de subornation de témoins. Verrouillez les aéroports du Bourget, de Roissy et d’Orly. Placez une équipe devant son domicile de l’avenue Montaigne. Allez, bougez ! »

Mais la réponse qui crépita dans la radio glaça le sang de la policière.

« Commandant ? Ici le groupe de surveillance Montaigne. L’appartement est vide. Le concierge indique que Belmont a quitté les lieux il y a quarante minutes dans un second véhicule, emportant deux mallettes. Les caméras de la ville viennent de repérer sa berline filant vers le nord par l’autoroute A1. »

« Le Bourget », souffla Claire, le visage tendu comme un arc. « Il a son jet privé là-bas. Il a des résidences dans des pays sans accord d’extradition. S’il décolle, Gabriel n’aura jamais justice. Et cet homme restera une menace pour mes deux fils le restant de nos jours. »

Rousseau regarda Claire. Elle vit dans les yeux de cette femme la détermination absolue de ceux qui n’ont plus rien à perdre parce qu’ils ont déjà traversé l’enfer.

« Venez avec moi dans le véhicule d’intervention », ordonna la commandante en sortant son arme de service pour en vérifier le chargeur. « On ne le laissera pas passer la piste. »

La sirène hurlante du break de police banalisé fendait le brouillard glacé de l’autoroute du Nord. À l’arrière, deux inspecteurs de la brigade criminelle rechargeaient leurs fusils à pompe dans un cliquetis sinistre. Claire, assise sur le siège passager, regardait le compteur osciller au-delà des cent soixante kilomètres à l’heure. Les essuie-glaces peinaient à chasser le mélange de neige fondue et de boue projeté par les camions.

Sur les ondes de la préfecture, les informations tombaient en rafale :

« L’entrepôt de Bobigny est en flammes. Les pompiers sont sur place. Incendie criminel confirmé. Ils ont voulu effacer les traces du gîte de l’enfant. »

« Belmont a franchi la grille VIP de l’aéroport d’affaires du Bourget il y a six minutes. Son plan de vol pour Genève a été déposé en urgence. Les moteurs du Falcon 50 sont en phase de préchauffage. »

« Demandez à la tour de contrôle de bloquer la piste ! » cria Rousseau dans son micro.

« Négatif, commandant ! Le plan de vol a été validé avant l’émission formelle du mandat d’arrêt par le juge des libertés. La tour refuse d’engager sa responsabilité sans réquisition signée du procureur général ! Il leur reste trois minutes avant l’alignement ! »

« Accélère ! » hurla Rousseau à son chauffeur.

La voiture de police dérapa sur le tarmac détrempé de l’aéroport du Bourget, pulvérisant la barrière d’accès du terminal privé sous les yeux effarés des agents de sécurité de l’aérodrome. Les pneus hurlèrent tandis que le véhicule contournait les hangars métalliques pour déboucher directement sur la piste d’envol numéro deux.

Au loin, sous les projecteurs halogènes blancs qui balayaient la brume, la silhouette racée du jet privé blanc amorçait son virage pour s’aligner face au vent du nord. Le sifflement aigu des réacteurs montait en puissance, faisant vibrer l’air froid.

Le chauffeur de la police n’hésita pas une seconde. Utilisant toute la puissance de son moteur V6, il coupa en diagonale à travers les balises lumineuses, faisant rugir sa sirène, et vint placer le capot de la berline en travers du train avant de l’aéronef, à moins de vingt mètres du fuselage.

Le pilote de l’avion, pris de panique face à la collision imminente, coupa brutalement la poussée des turbines. Le silence revint, lourd, pesant, troublé seulement par le ralenti des réacteurs qui s’éteignaient lentement.

La porte latérale du Falcon s’abaissa avec un bruit de vérin hydraulique.

Claire fut la première à s’extraire de la voiture de police. Le vent de la piste lui fouettait le visage, arrachant quelques mèches de ses cheveux bruns, mais elle marchait d’un pas droit, inflexible, sans un tremblement.

En haut de la passerelle apparut Victor Belmont.

Il n’avait plus rien de l’arrogant seigneur de la haute bourgeoisie d’affaires. Son pardessus était déboutonné, sa cravate de travers. Dans sa main droite, il serrait une mallette en cuir renforcé ; dans sa poche gauche, sa main crispée dessinait la forme indubitable d’une arme de poing compacte.