Une équipe de neurologues et d’experts médico-légaux se relayaient jour et nuit à mon chevet. On me préleva des litres de sang, des échantillons de peau, des mèches de cheveux coupées à la racine pour mesurer la concentration des métaux lourds selon leur vitesse de pousse. Chaque respiration était devenue un combat. Le diaphragme menaçait de s’immobiliser à son tour.
Le troisième matin, un homme d’une cinquantaine d’années, le visage émacié et le regard perçant sous des lunettes en corne, entra dans ma chambre. Il portait un trench-coat froissé sur une chemise sans cravate et tenait à la main un dossier rigide flanqué d’un insigne officiel de la police judiciaire.
« Madame Judith Bradley ? » demanda-t-il d’une voix éraillée par le tabac.
J’inclinai à peine la tête, incapable de produire un mouvement plus ample. L’intubation me scellait la gorge, m’obligeant à communiquer par de légers clignements d’yeux et des hochements imperceptibles.
« Je suis le capitaine Miller, de la division criminelle », continua-t-il en tirant un tabouret métallique près du lit. « Je ne vais pas vous fatiguer longtemps, mais vous devez savoir ce qui se passe. Les analyses toxicologiques préliminaires du laboratoire central viennent de tomber. »
Il ouvrit le dossier et en sortit une feuille barrée de tampons rouges.
« Acétate de thallium », annonça-t-il sans fard, pesant chaque syllabe. « Un poison pour rongeurs interdit à la vente depuis des décennies. Inodore, incolore, totalement soluble dans les liquides chauds. À petites doses régulières, il mime à la perfection les symptômes d’une maladie neurodégénérative progressive ou d’un syndrome de fatigue chronique sévère : troubles visuels, engourdissements, ataxie, chute de cheveux par plaques, tachycardie inexpliquée. »
Une larme brûlante coula lentement le long de ma tempe, se perdant dans l’oreiller d’hôpital.
Ce n’était pas le stress. Ce n’était pas mon imagination fertile. Ce n’était pas une dépression nerveuse, ni une faiblesse d’esprit comme Freya et Leo me l’avaient seriné pendant cent cinquante jours d’angoisse indicible. C’était un meurtre au ralenti, orchestré goutte à goutte, tasse après tasse, au fond de ma propre cuisine, servi avec un baiser sur le front et des paroles mielleuses le matin avant de partir travailler.
« Nous avons perquisitionné la maison avec un mandat de recherche en urgence », reprit Miller, son regard se durcissant. « Dans l’évier de la cuisine, nous avons retrouvé les restes d’une boîte métallique que votre mari a tenté d’écraser et de jeter dans le broyeur d’ordures avant d’être plaqué au sol. Le produit correspond exactement à la substance retrouvée dans votre organisme et dans la bouilloire électrique. »
Il marqua une pause, observant ma réaction. La machine bipait plus rapidement, trahissant la fureur et la terreur qui battaient la chamade sous ma cage thoracique immobile.
« Mais ce n’est pas tout, Judith », ajouta le policier, baissant la voix d’un cran. « Dans son bureau personnel, dissimulé sous un double fond de son coffre-fort ignifugé, nous avons mis la main sur un dossier complet. Deux polices d’assurance-vie souscrites à votre insu il y a six mois, auprès de compagnies étrangères non déclarées. Une clause de mort par maladie naturelle ou accident domestique garantissait un versement de deux millions quatre cent mille dollars. Leo était le bénéficiaire exclusif et irrévocable. »
L’horreur était si totale qu’elle m’ôta le peu de souffle qui me restait.
Deux millions quatre cent mille dollars. Voilà le prix de mes jambes. Le prix de mes yeux qui s’éteignaient, de mes mains qui tremblaient, de mes nuits passées à pleurer de panique sur le carrelage froid de la salle de bains pendant qu’il dormait d’un sommeil de plomb dans le lit conjugal.
« Il a été placé en détention provisoire pour tentative d’assassinat avec préméditation et empoisonnement aggravé », conclut Miller en refermant son calepin. « Il ne sortira pas de prison avant très longtemps. Mais il y a un élément qui continue de nous échapper, Judith. »
Il se pencha plus près, plongeant ses yeux gris dans les miens.
« L’acétate de thallium sous cette forme pure ne se trouve pas chez le quincaillier du coin. C’est un produit militaire ou de recherche hautement régulé. Leo n’a aucune qualification scientifique, aucun contact dans les milieux industriels chimiques. Quelqu’un lui a fourni ce poison. Quelqu’un lui a montré exactement comment doser chaque prise pour éviter un arrêt cardiaque immédiat et faire croire à une sclérose en plaques. Il refuse de parler pour l’instant. Ses avocats ont verrouillé sa défense. Si vous avez le moindre souvenir, la moindre piste… »
Je fermai les yeux un long moment. Les fragments du passé se bousculaient dans mon esprit brisé.
Freya.
L’image de sa silhouette impeccable dans son pantacourt immaculé me revint en mémoire. Sa froideur clinique sur l’allée. Son absence totale de surprise lorsqu’elle m’avait vue écroulée par terre. Et surtout, cette carrière qu’elle avait menée pendant trente-cinq ans avant de prendre sa retraite : directrice administrative adjointe d’un laboratoire de toxicologie environnementale de l’État.
J’ouvris les yeux et fixai le capitaine Miller avec une détermination féroce. Je levai péniblement mon index droit de quelques millimètres pour désigner le bloc-notes posé sur la table de chevet. Comprenant immédiatement, l’officier glissa un stylo entre mes doigts engourdis et approcha la feuille blanche.
D’un tracé tremblant, presque illisible, guidé uniquement par la rage de survivre, je traçai six lettres :
F-R-E-Y-A
Miller plissa les yeux en lisant le mot. Il ne posa aucune question supplémentaire. Il se contenta de hocher la tête d’un air grave, déchira la feuille, la glissa dans une pochette plastique pour pièces à conviction et quitta la chambre d’un pas lourd et résolu.
Le combat médical dura quatre mois.
Quatre mois d’un traitement lourd par bleu de Prusse, un chélateur capable d’emprisonner les ions de thallium dans le tractus digestif pour les forcer à s’évacuer avant qu’ils ne détruisent irréversiblement mon système nerveux central. Chaque journée était une épreuve d’endurance physique et mentale. Les nausées étaient dévastatrices, mes cheveux étaient presque tous tombés, et la douleur neuropathique qui embrasait mes membres inférieurs ressemblait à du verre pilé circulant dans mes veines.