Antoine a monté les marches, sa mallette à la main. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, aux tempes grisonnantes et au regard d’aigle, qui avait défendu les intérêts de ma famille pendant plus de deux décennies.
« Tu es superbe, Emma », a-t-il dit en me serrant la main avec chaleur. « Tu ressembles à ta grand-mère quand le conseil municipal voulait lui exproprier les terres du moulin. »
« Ce n’est pas le conseil municipal qui m’attaque aujourd’hui, Antoine. C’est un parasite et son rejeton. »
Maître Delorme s’est incliné poliment. « Madame Carter… ou devrais-je dire Madame de Veyrac ? J’ai préparé les procès-verbaux de constatation. Maître Mercier m’a brièvement expliqué la situation. Nous allons procéder selon les règles les plus strictes. Rien ne pourra être contesté. »
« Parfait », ai-je répondu. « Les caméras du domaine sont synchronisées sur le serveur sécurisé de la bibliothèque. Venez voir. »
Nous sommes entrés dans la pièce tapissée de boiseries anciennes. J’ai déverrouillé l’écran du terminal de contrôle et sélectionné le flux de la caméra numéro 4, qui surplombait l’estrade du pavillon. L’enregistrement était d’une netteté impitoyable.
On y voyait parfaitement la table centrale décorée de fleurs blanches et roses, le gâteau imposant recouvert d’un glaçage perlé. On voyait le couteau s’enfoncer, la génoise intérieure révéler un rose éclatant. On voyait le sourire s’éteindre sur les lèvres de Linda. On voyait la haine pure déformer ses traits refaits par la chirurgie esthétique. Puis, le geste : ses deux mains saisissant le plat d’argent, l’élan furieux, l’écrasement délibéré de la pâtisserie sur mon visage, la violence du choc qui m’avait fait reculer d’un pas. On entendait très distinctement le micro d’ambiance capter ses paroles : « Mon fils méritait un garçon. Tu as fait honte à cette famille. Trois générations d’hommes chez les Carter, et toi, tu nous donnes une fille. Cette fête est terminée. Dehors. »
On voyait Daniel, immobile, les mains à demi enfoncées dans les poches de son pantalon en lin, baissant les yeux comme un enfant pris en faute.
Maître Delorme prenait des notes à une vitesse impressionnante, son stylo courant sur son bloc-notes officiel. « Voies de fait caractérisées sur femme enceinte vulnérable de sept mois. Injures publiques. Menaces d’expulsion sans droit ni titre. Madame, cet enregistrement vaut de l’or devant un tribunal correctionnel. Si vous déposez plainte, la garde à vue est presque automatique compte tenu de votre état. »
« La justice pénale aura son heure », ai-je répondu d’une voix calme. « Mais d’abord, je veux nettoyer ma terre. Antoine, le bail précaire du pavillon est-il prêt ? »
« Il n’y a même pas de bail précaire », a souri l’avocat avec une lueur féroce dans le regard. « Comme tu me l’avais demandé l’an dernier, nous n’avons jamais signé la convention d’occupation à titre gratuit que Daniel réclamait sans cesse pour son entreprise événementielle. L’ensemble de la propriété, du portail sud jusqu’à la limite des bois au nord, relève d’une propriété privée indivisible et exclusive appartenant à la fiducie ‘Héritage Veyrac’, dont tu es l’unique bénéficiaire et administratrice. Aucune personne présente au pavillon n’a le moindre droit de séjour sans ton consentement exprès. »
« Et la maison principale ? »
« Les serrures biométriques ont été installées le mois dernier, tu te souviens ? Il suffit d’annuler les accès de Daniel et de sa mère depuis ton application maîtresse. Leurs effets personnels peuvent être placés sous séquestre d’ici ce soir et expédiés à l’adresse de leur choix par transporteur assermenté. »
« Fais-le maintenant », ai-je dit.
Sur ma tablette, j’ai cliqué sur le menu de sécurité. En trois pressions de doigt, le profil « Daniel Carter » est passé de « Administrateur secondaire » à « Accès révoqué ». Linda n’avait jamais eu d’accès direct, elle utilisait toujours le passe de son fils.
« Maintenant », ai-je ajouté en me tournant vers le chef de l’équipe de sécurité, un homme imposant prénommé Franck, « vous allez m’accompagner en bas. Pas d’agressivité inutile. Vous restez en retrait. Vous n’intervenez que si l’un d’eux tente un geste physique envers moi. Maître Delorme, vous consignerez chaque réaction. »
« À vos ordres, Madame », a répondu Franck d’une voix posée.
Nous sommes redescendus vers le pavillon à pied, sous la lumière dorée de la fin d’après-midi. Le soleil commençait à descendre derrière les grands chênes, allongeant nos ombres sur la pelouse impeccablement tondue.
À l’intérieur de la verrière, la fête continuait étrangement. Linda avait fait ouvrir une caisse de vin rouge et parlait fort au milieu d’un cercle d’amies admiratives, gesticulant avec une coupe à la main. Daniel était adossé au buffet, le visage sombre, buvant à même une bouteille de bière. Les autres invités semblaient mal à l’aise, hésitant entre la gêne de partir et la curiosité morbide de voir comment cette mascarade allait se terminer.
Lorsque la porte automatique du pavillon a coulissé avec un chuintement pneumatique, le silence est retombé d’un coup, plus glacial encore que la première fois.
Je suis entrée, suivie d’Antoine, de l’huissier et des quatre gardes dont la carrure imposante et les oreillettes radio ont immédiatement transformé l’ambiance mondaine en zone d’intervention judiciaire.
Linda a sursauté, renversant une goutte de vin sur son chemisier en soie crème. Ses yeux se sont rétrécis lorsqu’elle m’a vue propre, droite, sans une trace de larme ni de gâteau sur mon visage.
« Emma ? » a-t-elle ricané en tentant de retrouver son aplomb de reine de province. « Qu’est-ce que c’est que ce cirque ? Tu reviens faire ton numéro d’actrice avec des gardes du corps ? Tu as appelé la police parce que tu n’as pas supporté une petite leçon d’humilité familiale ? »
Daniel a posé sa bière d’un geste brusque et s’est avancé vers moi, les sourcils froncés, la voix chargée d’un reproche teinté de panique. « Emma, tu as perdu la tête ? Qui sont ces gens ? Je t’avais dit d’attendre qu’on en parle calmement. Tu es en train de me taper la honte devant tous mes collègues et nos partenaires commerciaux ! »