« L’audience préliminaire a lieu demain à neuf heures au tribunal de première instance du comté de Suffolk », continua Marlo, déglutissant avec peine. « Je n’ai pas d’avocat. Enfin… j’en avais un commis d’office qui m’a conseillé de céder une garde partagée avec résidence principale chez le père. Si Poppy va là-bas, je ne la reverrai jamais. Preston m’effacera de son existence. Il a l’argent, il a les appuis, il a la respectabilité. »
Elias retira lentement ses gants de cuir, découvrant les lettres délavées tatouées sur ses phalanges, marques d’une jeunesse passée bien loin des salons feutrés de Beacon Hill.
« La respectabilité est une marchandise, Marlo. Elle s’achète et se vend », dit-il d’un ton dépourvu d’émotion. « Preston Ashby pense qu’il joue une partie d’échecs contre une femme sans défense. Ce qu’il ignore, c’est que lorsqu’on invite un Marchetti à sa table, les règles changent. »
Il sortit un téléphone fin et sobre de sa poche intérieure, composa un numéro abrégé et porta l’appareil à son oreille.
« Gabriel. Fais monter maître Callahan à mon bureau dans une heure. Qu’il annule toutes ses audiences de l’après-midi. Nous avons un dossier de tutelle et de fraude médicale à monter avant demain matin huit heures. Et dis à nos amis du département d’audit bancaire de jeter un œil aux comptes de fiducie de la société d’investissement Ashby. Tout ce qui a transité par les Caraïbes ces dix-huit derniers mois. »
Il raccrocha sans attendre de réponse, puis reporta son attention sur Marlo.
« Préparez votre fille. Ce soir, vous ne dormirez pas au-dessus de la boutique. Un de mes chauffeurs viendra vous chercher à dix-huit heures pour vous conduire dans une résidence sécurisée à Back Bay. »
« Je ne peux pas quitter ma boulangerie ! C’est tout ce que j’ai pour prouver que je subviens à nos besoins… »
« Si vous restez ici cette nuit, les hommes de Vance trouveront un moyen de faire constater que l’environnement est insalubre ou dangereux pour une enfant cardiaque. Ils n’hésiteront pas à payer un inspecteur sanitaire corrompu pour faire fermer votre local dès ce soir. Vous n’avez pas affaire à un mari amer, Marlo. Vous avez affaire à un système conçu par des lâches qui connaissent les failles de la loi. Laissez-moi m’occuper du système. Vous, occupez-vous de Poppy. »
Il fit demi-tour et s’avança vers la porte. Avant de sortir, il s’arrêta, la main sur la poignée de cuivre.
« Et Marlo ? »
Elle leva des yeux rougis mais attentifs vers lui.
« Demain, portez votre plus belle robe. La comédie de mardi est terminée. À partir de maintenant, nous jouons pour de vrai. »
La journée du jeudi s’écoula dans une tension presque insoutenable. Marlo tenta de maintenir un semblant de normalité pour Poppy, la faisant rire avec des histoires de farines enchantées tout en préparant deux petites valises à la hâte. Ruthie passa en milieu d’après-midi, déposant un bouquet d’anémones blanches sans poser de questions, mais son regard lourd d’inquiétude et sa main serrée sur l’avant-bras de Marlo en disaient plus long que n’importe quel discours.
À dix-huit heures précises, une berline aux vitres opaques stationna devant la boutique. Le chauffeur, un colosse silencieux prénommé Marco, chargea les bagages sans un mot et leur ouvrit la portière.
L’appartement dans lequel ils furent conduites n’avait rien d’un repaire de voyous. C’était un vaste penthouse discret dominant la Charles River, aux parquets sombres et aux baies vitrées insonorisées. Une gouvernante bienveillante les accueillit avec un repas chaud, tandis qu’un cardiologue pédiatrique réputé — dont Marlo connaissait le nom pour avoir vainement tenté d’obtenir un rendez-vous six mois plus tôt — attendait dans le salon pour ausculter Poppy en douceur, confirmant que son état nécessitait l’intervention sans le moindre report, mais qu’elle était parfaitement stable pour le moment.
Elias n’était pas là. Il ne reparut que tard dans la nuit, alors que Poppy dormait profondément dans une chambre d’amis douillette.
Marlo l’attendait dans le grand salon baigné par les reflets de la ville. Elias entra sans veston, les manches de sa chemise blanche retroussées sur ses avant-bras puissants, des cernes discrets marquant ses yeux perçants. À sa suite, un homme d’une soixantaine d’années à la crinière blanche et au regard impitoyable portait deux volumineuses serviettes de cuir.
« Voici Edward Callahan », présenta Elias en désignant l’homme d’un geste bref. « L’homme qui a fait plier trois gouverneurs et la moitié des promoteurs véreux de la Nouvelle-Angleterre. »
Callahan adressa un sourire courtois mais acéré à Marlo. « Madame Hart. Elias m’a expliqué votre situation. Votre ex-mari a commis une erreur classique chez les hommes qui ont trop d’argent et trop peu d’imagination : il a laissé des traces écrites de son chantage. »
L’avocat étala sur la grande table en verre une série de documents financiers et de transcriptions de courriels.
« Grâce aux relations de monsieur Marchetti dans les établissements bancaires de la ville, nous avons découvert que Preston Ashby n’est pas aussi prospère qu’il le prétend. Sa nouvelle épouse détient la totalité des fonds du ménage par le biais d’un contrat prénuptial d’une sévérité implacable. Pour toucher sa part des dividendes annuels de la fiducie familiale, Preston devait remplir une clause de stabilité morale et familiale avant son trente-cinquième anniversaire… qui a lieu dans trois semaines. La garde exclusive de votre fille n’a jamais été une question d’amour paternel. C’est la condition sine qua non pour débloquer un héritage de douze millions de dollars. »
Marlo porta la main à sa gorge, le souffle coupé. « Tout cela… pour de l’argent ? Il voulait risquer la vie de sa fille pour un héritage ? »
« Pire encore », ajouta Callahan en posant un doigt sur une feuille d’en-tête médical. « Nous avons la preuve formelle que son avocat, Robert Sterling, a personnellement versé un pot-de-vin de vingt-cinq mille dollars à un administrateur du service de chirurgie pour geler le dossier d’admission de la petite Poppy jusqu’à la semaine prochaine, afin de prouver votre insolvabilité devant le juge demain matin. »