Après près de vingt minutes de marche soutenue sous un ciel de plus en plus bas, elle s’arrêta devant un immeuble de briques sombres, une bâtisse à demi ruinée dont le porche en fer forgé pendait lamentablement sur un gond rouillé. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient murées par des planches de contreplaqué vermoulues. Seules deux lucarnes au troisième étage laissaient filtrer une lueur jaunâtre, vacillante, comme celle d’une bougie ou d’une lampe de secours.
L’enfant s’engouffra sous le porche sans hésiter.
David s’arrêta au pied de l’édifice, le cœur battant à coups sourds contre ses côtes. Que faisait-il là ? Était-ce de la curiosité déplacée ? Avait-il le droit d’épier l’intimité de cette créature brisée ? Mais au fond de lui, une voix silencieuse lui commandait de ne pas repartir. Il ne pouvait pas simplement donner une boîte de nourriture, rentrer chez lui et dormir avec la conscience tranquille d’un bienfaiteur à bon compte. Il devait comprendre.
Poussant la porte d’entrée qui grinça à peine dans le silence lugubre de la cage d’escalier, David pénétra dans les ténèbres du couloir. L’odeur de plâtre humide, de suie froide et de poussière stagnante lui saisit la gorge. Des marches en bois grinçaient au-dessus de sa tête sous les pas légers de la fillette.
Il monta lentement, marchant sur le bord extérieur des marches pour étouffer le craquement des lattes, guidé par l’écho discret des murmures d’en haut.
Au troisième palier, une faible lueur s’échappait d’une porte entrouverte. David s’immobilisa dans la pénombre, le dos collé contre le mur écaillé, retenant son souffle.
III. Le festin du sacrifice
Par l’interstice de la porte, David découvrit une pièce unique, minuscule, dénuée de tout confort moderne. Le papier peint pendait en lambeaux décolorés. Pour tout meuble, il n’y avait qu’une table basse de fortune faite de deux caisses de bois retournées, une chaise au dossier cassé et, dans le coin le plus sombre, un matelas posé à même le sol en béton, recouvert d’un amas de couvertures élimées et de manteaux usés.
Sur ce matelas gisait une jeune femme. Son visage était d’une pâleur cadavérique, creusé par une maigreur effrayante. Ses yeux cernés de violet étaient fermés, et sa respiration montait avec un sifflement rauque, laborieux, qui trahissait une maladie pulmonaire avancée ou un épuisement extrême. À côté d’elle, recroquevillé sous un pan de couverture, dormait un petit garçon d’à peine quatre ans, le pouce dans la bouche, les joues rougies par une fièvre tenace.
La fillette entra sur la pointe des pieds, déposa avec une précaution religieuse le sac en carton sur la caisse en bois, puis s’approcha du matelas.
« Maman… maman, réveille-toi doucement », chuchota-t-elle avec une tendresse infinie, une tendresse de mère plutôt que d’enfant.
La femme ouvrit péniblement les yeux. Un sourire douloureux éclaira son visage émacié lorsqu’elle aperçut la petite.
« Léa… ma chérie… Tu es revenue… Où étais-tu passée ? Tu sais que j’ai peur quand tu sors seule… »
« Regarde ce que j’ai rapporté, maman ! Regarde ! » s’exclama l’enfant dans un murmure triomphant, les yeux brillant d’une joie pure. « Un monsieur très gentil… un vrai chef cuisinier ! Il m’a donné un festin ! »
Elle se précipita vers la caisse, ouvrit le sac et en sortit la boîte kraft. Lorsqu’elle souleva le couvercle, une bouffée de vapeur parfumée envahit la pièce glaciale, transportant l’arôme riche du bœuf mijoté, la douceur du beurre et le parfum sucré de la cannelle et de la pomme.
La mère fixa la nourriture avec un mélange d’émerveillement et d’angoisse.
« C’est… c’est magnifique, mon ange, souffla-t-elle, une larme perlant au coin de ses yeux las. Mais toi… tu as mangé ? Dis-moi que tu as mangé là-bas ? »
David, tapi dans l’ombre du couloir, retint son souffle. Il savait pertinemment qu’il n’avait rien donné d’autre à l’enfant. Il l’avait vue partir immédiatement avec la boîte intacte. Il attendait qu’elle avoue sa faim, qu’elle plonge ses doigts dans la sauce, qu’elle réclame sa part.
Mais la petite Léa secoua vivement la tête, affichant un sourire radieux, désarmant de conviction.
« Oui, maman ! Bien sûr que j’ai mangé ! Le monsieur m’a fait asseoir à une grande table dans son restaurant chaud. Il m’a servi une énorme assiette de pâtes dorées et du gâteau au chocolat ! J’ai le ventre tellement plein que je ne pourrais plus avaler une seule miette, regarde ! »
Pour appuyer son mensonge sublime, elle tapota son petit ventre plat avec enthousiasme.
Puis, avec une infinie délicatesse, elle prit la fourchette en bois, coupa un morceau de viande tendre et l’approcha des lèvres de sa mère.
« Mange, maman. Tu dois reprendre des forces. Le médecin du dispensaire a dit que tu devais manger des protéines pour guérir. Et après, on réveillera Léo pour qu’il mange la purée et la tarte. »
La mère hésita un instant, puis, vaincue par l’épuisement et la faim qui la tenaillait depuis des jours, accepta la bouchée. Elle ferma les yeux, savourant ce réconfort inespéré. Léa la nourrissait patiemment, bouchée après bouchée, essuyant le coin de ses lèvres avec le revers de sa manche élimée.
Et c’est à ce moment précis que le cœur de David se brisa net.
Tandis que la mère mâchait péniblement, les yeux fermés, le regard de Léa tomba sur une petite miette de pain tombée sur le couvercle en carton. Machinalement, sans même y penser, ses doigts tremblants ramassèrent cette poussière de croûte. Elle la porta à sa bouche et la suçota longuement, les yeux embués de larmes silencieuses, réprimant un spasme douloureux de son estomac vide.
Elle n’avait rien mangé. Pas une miette. Elle mourait de faim, son corps frêle réclamait chaque calorie de ce plat, mais elle avait préféré mentir, effacer sa propre souffrance, pour nourrir sa mère mourante et son petit frère malade.