« Je suis le conseil légal du Trust Ashcroft, monsieur Whitmore, répliqua Vance. Vous n’avez jamais été mon client. Vous n’étiez qu’un mandataire accessoire. Et en tant que dépositaire de la fiducie, j’ai le devoir légal de signaler tout détournement de biens corporels supérieurs à un million de dollars aux autorités compétentes. En l’occurrence, ce diamant est estimé par Sotheby’s à quatorze millions deux cent mille dollars. »
Sabrina tomba à genoux sur la moquette épaisse. La soie pourpre de sa robe se fripa misérablement autour de ses chevilles.
« Je ne savais pas ! hoqueta-t-elle, les joues zébrées de mascara noir. Nathan m’a dit… il m’a juré que Vivien était une épouse frigide, incapable, qu’elle ne méritait rien ! Il m’a promis qu’après la signature des papiers ce soir, nous partirions pour Saint-Barth ! Il m’a donné cette bague pour prouver qu’il m’appartenait ! Je n’ai rien volé ! Rendez-moi mon honneur ! »
« Votre honneur, mademoiselle Vale ? » dis-je enfin en rompant mon propre silence.
Je m’avançai d’un pas. Mes talons aiguilles résonnèrent sur le parquet entourant la piste de danse. J’avais supporté ses regards hautains toute la soirée. J’avais supporté son rire arrogant lorsqu’elle s’était assise à notre table sans y être invitée, jetant avec fracas la chemise cartonnée contenant les papiers du divorce sur mon assiette en porcelaine de Limoges. J’avais supporté la douleur aiguë de la monture en platine appuyée de tout son poids sur mes os, laissant une marque violacée sur ma main.
Je me penchai vers elle.
« Vous étiez la directrice des relations publiques de sa société, Sabrina. Vous avez signé les notes de frais des voyages secrets aux Bahamas. Vous avez personnellement envoyé les courriels exigeant que je cède mes parts dans la holding familiale si je ne voulais pas que des photos compromettantes de ma vie privée – forgées de toutes pièces par vos détectives – soient envoyées aux tabloïds. Vous ne manquiez pas d’informations. Vous manquiez seulement d’intelligence. »
Je laissai tomber le diamant de ma mère dans ma pochette de soirée, le refermant d’un clic sec et définitif.
Nathan comprit alors que l’étau venait de se refermer sur son cou. Mais il était une bête acculée, et les bêtes acculées attaquent toujours par le venin.
Il redressa les épaules, essuya la sueur glacée qui perlait sur son front avec le revers de sa manche de smoking, et ricana. Ce rire avait quelque chose de brisé, d’hystérique, mais il contenait encore une dose toxique de méchanceté pure.
« Tu te crois victorieuse, Vivien ? cracha-t-il en me fixant avec une haine non dissimulée. Tu crois que ton père et son argent de vieux colon peuvent tout effacer ? Regarde les papiers que Sabrina t’a jetés à la figure ! Regarde attentivement la clause numéro sept, idiote ! »
Marcus Vance fronça les sourcils et s’empara du document relié de cuir qui gisait encore entre les couverts d’argent. Il tourna rapidement les pages avant de s’arrêter, le regard soudain assombri par une pointe d’inquiétude.
Nathan avança d’un pas vers nous, son arrogance reprenant le dessus avec une rapidité écœurante.
« Il y a dix-huit mois, poursuivit Nathan en jubilant, quand ta mère était en phase terminale à l’hôpital du Mont Sinaï, tu as signé une procuration générale croisée pour la gestion des portefeuilles communs. Tu ne l’as même pas lue, n’est-ce pas ? Tu pleurais trop pour lire quarante pages de jargon financier. Grâce à cette signature, j’ai garanti la dette senior de Whitmore Capital sur la totalité des liquidités non protégées du compte de fiducie numéro 3. Si tu déposes plainte pour ce diamant, si la moindre enquête fédérale s’ouvre ce soir sur mes agissements, les clauses d’exigibilité anticipée de la Deutsche Bank et de Goldman Sachs s’activent automatiquement. Dans soixante-douze heures, quatre cents millions de dollars de garanties Ashcroft seront liquidés pour payer mes créanciers. Vous tomberez avec moi. Tu voulais la guerre, Vivien ? Ton père peut racheter mon entreprise dix fois, mais il ne pourra jamais empêcher la destruction immédiate de votre réputation financière avant l’ouverture des marchés lundi. »
Un silence de plomb retomba sur la salle.
Certains des invités, des banquiers chevronnés qui comprenaient la mécanique infernale des clauses de défaut croisé, hochèrent la tête d’un air sombre. Nathan n’était pas seulement un voleur ; c’était un kamikaze financier qui avait attaché une ceinture d’explosifs économiques autour de la taille de notre famille.
Mon père ne broncha pas. Ses yeux d’un noisette translucide fixaient Nathan avec une pitié glaciale.
« Tu as toujours eu une mémoire très sélective, Nathan, » dit mon père d’une voix qui semblait venir du fond des âges. « Tu te souviens parfaitement de la procuration signée par Vivien. Mais tu as oublié qui l’avait rédigée. »
Gabriel Ashcroft fit un geste discret en direction de l’entrée principale de la salle de bal.
Deux hommes en costume d’affaires sombre, accompagnés d’une femme d’une cinquantaine d’années aux cheveux coupés court et au regard d’acier, franchirent le cordon de velours rouge qui gardait l’accès à la fête. La femme portait une mallette métallique scellée par un cadenas numérique.
Nathan blêmit à nouveau en la voyant.
« Madame la juge Vance-Kowalsky… ? » balbutia-t-il.
« Ancienne juge fédérale, rectifia Marcus Vance avec un demi-sourire impitoyable. Et actuellement administratrice spéciale désignée sous scellés par la Cour suprême de l’État de New York depuis jeudi dernier à quatorze heures. »
La magistrate s’avança jusqu’à notre table, ignorant superbement Sabrina qui rampait presque au sol pour ramasser son sac à main de créateur. Elle ouvrit sa mallette sur la nappe en lin blanc.
« Nathan Whitmore, dit-elle d’une voix claire, sans intonation personnelle, le tribunal a examiné les requêtes en urgence déposées par le cabinet Vance & Associates concernant les irrégularités de la société Whitmore Capital. En vertu de la loi RICO sur les organisations corrompues et les fraudes financières en bande organisée, un séquestre conservatoire a été ordonné sur l’intégralité de vos comptes personnels, de vos participations professionnelles et des portefeuilles offshore aux îles Caïmans. »