Il tira une chaise en plastique avec précaution pour ne pas faire grincer les pieds sur le sol et s’assit à côté de mon lit. Son carnet de notes était déjà ouvert.

« Mademoiselle Claire Belmont ? »

J’inclinai légèrement la tête. Parler demandait encore un effort colossal.

« Je suis navré de vous déranger dans cet état », commença-t-il avec une bienveillance mesurée, presque paternelle. « L’équipe médicale m’a accordé dix minutes. Nous devons éclaircir les circonstances de votre sortie de route sur la D14. »

« La voiture a glissé », murmurai-je, revoyant le flash des phares dans la brume matinale. « J’ai freiné dans le virage du bois des Roches. Rien n’a répondu. La pédale s’est enfoncée jusqu’au plancher. C’était du beurre. »

L’officier griffonna quelques mots, puis releva les yeux vers moi, le regard pénétrant.

« Vous aviez fait réviser votre citadine récemment ? »

« Jamais eu de problème majeur. Elle sortait du contrôle technique il y a trois semaines. Tout était en ordre. »

Le gendarme hésita un quart de seconde, tapotant son stylo contre la tranche de son carnet.

« Les experts de la circulation ont examiné la carcasse cet après-midi à la fourrière. Le rapport préliminaire est formel, mademoiselle. La durite de liquide de frein n’a pas cédé sous la pression de l’impact. Elle a été entaillée. Une coupe nette, franche, réalisée avec un outil tranchant. Une incision partielle : suffisante pour que la pression tienne sur quelques freinages à basse vitesse en ville, mais garantie de céder au premier freinage appuyé sur une route nationale. »

Le froid envahit la chambre. Bien plus glacial que le liquide qui coulait dans mon cathéter.

« Quelqu’un… a coupé mes freins ? »

« Nous nous orientons vers une ouverture d’enquête pour tentative d’homicide », déclara Valier sans détour. « Est-ce que vous vous connaissez des ennemis ? Un ex-conjoint, un différend professionnel ? »

« Non. Personne. »

« Et dans votre entourage immédiat ? » insista-t-il. « Votre voiture stationnait-elle dans un parking fermé ? »

« Dans la rue devant chez moi. Mais… » Ma gorge se serra si fort que le moniteur cardiaque s’emballa aussitôt, ses bips s’accélérant en une cadence nerveuse. « Dimanche après-midi, j’étais chez ma mère. Pour le dîner de famille. La voiture est restée garée dans l’allée toute la nuit. C’est Tessa qui avait les clés pour aller acheter le dessert. »

L’adjudant-chef plissa les paupières. Il nota scrupuleusement l’information.

« L’infirmière en chef m’a également signalé un incident survenu ici ce matin. Votre sœur a débranché un équipement de surveillance vitale. »

« Elle a dit… qu’elle voulait faire taire la machine. » Ma voix se cassa sous le poids d’une révélation terrifiante. « Elle n’a pas paniqué en me voyant vivante. Elle était déçue. »

L’officier se leva, son imperméable froissant le silence de la pièce.

« Je vais poster un collègue devant votre porte dès ce soir. Personne n’entrera sans mon autorisation expresse. Mais j’ai besoin que vous réfléchissiez, mademoiselle Belmont. Une tentative de meurtre implique un mobile. Pourquoi quelqu’un voudrait-il votre mort ? »

La réponse frappa mon esprit avec la violence d’une évidence trop longtemps enfouie sous le déni.

L’héritage de mon grand-père.

Mon grand-père maternel, l’artisan joaillier dont le petit atelier du centre-ville avait été racheté par un grand groupe de luxe il y a dix ans, avait toujours su qui étaient sa fille et sa petite-fille cadette. Sur son lit de mort, deux mois auparavant, il m’avait prise à part. Il m’avait confié la clé d’un coffre bancaire et m’avait désignée légataire universelle de l’assurance-vie et des parts immobilières, à une condition expresse inscrite dans son testament : ces biens ne me seraient dévolus qu’à mon trentième anniversaire, ou reviendraient en totalité à ma mère et à Tessa si je venais à décéder sans descendance avant cette date. Mon trentième anniversaire tombait dans exactement deux semaines.

Elles savaient. Elles avaient toujours tout su.

« L’argent », dis-je d’une voix blanche. « Mon grand-père. Tout leur revient si je meurs avant le trente de ce mois. »

L’adjudant Valier hocha gravement la tête.

« Reposez-vous, Claire. Nous reprenons l’affaire en main. Ne parlez à personne. Ne répondez à aucun appel. »

La nuit qui suivit fut un cauchemar éveillé. La douleur physique n’était rien comparée à la terreur psychologique qui me maintenait les paupières ouvertes dans le noir. À chaque ombre mouvante projetée par les réverbères extérieurs à travers les stores métalliques, je croyais voir la silhouette gracile et venimeuse de Tessa ou le visage pincé de ma mère. Le gendarme assis dans le couloir toussait de temps en temps, me rappelant qu’un rempart fragile me séparait encore du reste du monde.

Le lendemain matin vers neuf heures, le gendarme de faction toqua et entrouvrit la porte.

« Mademoiselle Belmont ? Il y a un notaire, Maître Delorme, qui demande à vous voir d’urgence. Il est accompagné d’un officier de police judiciaire. »

Mon vieux notaire de famille entra, l’air blême sous ses lunettes d’écaille, serrant une sacoche en cuir râpé contre son torse.

« Claire… mon Dieu. Quand j’ai appris pour l’accident et ce qui s’est passé hier… »

« Maître Delorme, que se passe-t-il ? »

L’homme s’assit, essuyant son front perlé de sueur avec un mouchoir en tissu.

« Votre mère et votre sœur se sont présentées à mon étude ce matin à la première heure. Elles avaient un certificat médical attestant de votre incapacité cognitive totale suite au choc crânien. Un document signé par un médecin douteux d’une clinique privée où votre mère a ses habitudes. Elles voulaient activer en urgence la clause de substitution de tutelle pour liquider immédiatement les comptes de la succession avant votre trentième anniversaire. Elles prétendaient que vous étiez dans un état végétatif irréversible. »

Un frisson glacial me parcourut l’échine.

« Elles n’ont même pas attendu de savoir si j’allais survivre. »