Il fit un second pas. Vanessa recula d’instinct, heurtant la table où trônait la pièce montée immaculée, symbole dérisoire de leur mariage prévu pour le mois suivant.
« Tu voulais savoir qui a causé mon accident, Vanessa ? » reprit Ethan, fixant la jeune femme dont le regard commençait à vaciller d’une panique sourde. « Tout le monde ici s’est demandé comment ma berline blindée a pu perdre ses freins dans la descente du col de Saint-Martin. Un virage en épingle, une nuit sans lune, une conduite de liquide de frein sectionnée à l’acide pour imiter une rupture mécanique due à l’usure. Une mise en scène presque parfaite. »
L’assemblée retenait son souffle. Plus personne ne bougeait. Les serveurs en livrée s’étaient immobilisés le long des murs, leurs plateaux d’argent calés contre la poitrine.
« Tu as pensé que j’avais perdu la mémoire sous le choc, » continua Ethan, tournant lentement la tête pour balayer l’auditoire de son regard d’acier. « Tu as pensé que les débris calcinés de la voiture avaient emporté avec eux les données du boîtier électronique secondaire. Mais tu as oublié que j’ai conçu ces systèmes pour l’armée avant de bâtir Horizon. Les caméras d’habitacle et les capteurs de bord ne transmettaient pas leurs données au serveur central de la compagnie, Julian. Ils envoyaient une copie miroir sur un serveur privé hébergé à Stockholm. »
En entendant son prénom, Julian Sterling tenta de dissimuler le tremblement convulsif de sa main gauche en la glissant dans la poche de son pantalon. « Ethan, tu délires… Le traumatisme crânien altère ton jugement. Nous devrions appeler une équipe médicale pour te raccompagner à ta chambre. »
« Reste où tu es, Julian, » ordonna Ethan d’un ton qui ne souffrait aucune réplique. « Ne bouge pas un seul doigt. Car l’homme qui a dévissé la durite de ma voiture dans le parking sous-terrain du siège social n’était pas un tueur à gages anonyme. C’était un homme qui possédait le passe magnétique de la direction générale, un code que seules trois personnes détenaient. »
Vanessa tenta de retrouver une contenance, redressant ses épaules nues que soulignait sa robe de soie pourpre. « Tu fabules ! Tu tentes de sauver ton orgueil en inventant un complot ! Julian a géré la société d’une main de maître pendant que tu croupissais dans ton lit ! »
« Julian a surtout transféré quarante-deux millions d’euros sur un compte omnibus aux îles Caïmans au nom de la société-écran Calypso Holdings, » trancha Ethan, sortant calmement un mince boîtier noir de la poche intérieure de sa veste de costume. « Et qui est l’unique bénéficiaire économique de Calypso Holdings, enregistrée il y a seulement six semaines ? »
Ethan pressa un bouton sur le boîtier.
Aussitôt, l’immense écran mural dissimulé derrière les tentures de velours cramoisi, habituellement réservé aux présentations d’actionnaires ou aux projections privées, s’alluma d’un bleu électrique violent. L’image clignota une seconde avant de faire apparaître un document officiel : le registre de constitution de la société Calypso, scanné en haute résolution, avec les signatures certifiées par un notaire genevois.
En bas de la dernière page, deux signatures apparaissaient distinctement, tracées à l’encre noire : Julian Sterling et Vanessa Blake.
Un murmure d’effroi parcourut la foule. Plusieurs invités de marque, des partenaires d’affaires dont les noms figuraient au capital d’Horizon, s’écartèrent ostensiblement des deux amants, laissant un vide d’au moins dix mètres autour d’eux, les isolant comme deux pestiférés au milieu de la salle de bal.
« Mais ce n’est pas le plus intéressant, » déclara Ethan, sa voix descendant d’un ton pour devenir presque intime, d’une froideur mortelle. « La cupidité est une faute commune chez les gens sans talent. Ce qui m’intéressait, ce que je voulais entendre de vos propres bouches, c’était le mobile du meurtre. Car ce n’était pas seulement pour l’argent, n’est-ce pas, Vanessa ? »
La jeune femme tremblait désormais de tout son corps. Ses yeux fardés de noir allaient de l’écran géant au visage implacable d’Ethan. « Tais-toi… Ethan, je t’en supplie, arrête ça… »
« Pourquoi devrais-je me taire ? Tu semblais tellement apprécier le spectacle il y a deux minutes à peine, quand tu frappais mes jambes avec cette canne. Tu trouvais la métaphore du blessé impuissant particulièrement savoureuse. »
Ethan avança encore, réduisant la distance qui le séparait de Vanessa à moins d’un mètre. L’atmosphère était devenue si suffocante que le crépitement des bougies sur les chandeliers semblait assourdissant.
« Le système de bord de ma voiture n’a pas seulement filmé le parking, » expliqua-t-il sans élever la voix. « L’émetteur de secours situé dans l’appartement de fonction du dernier étage est resté actif après mon départ pour le col. Un appartement que vous croyiez vide, puisque j’étais censé passer la nuit sur la côte pour signer l’accord d’acquisition maritime. »
Une seconde pression sur le boîtier déclencha une piste audio. Les haut-parleurs dissimulés dans les moulures du plafond diffusèrent un grésillement court, puis deux voix résonnèrent, cristallines, impossibles à nier.
La voix de Julian, d’abord, nonchalante et détendue :« Le timing est parfait. Le col sera verglacé vers minuit. Avec la pression des freins coupée à mi-course, il ne se rendra compte de rien avant le deuxième lacet après le tunnel. Ensuite, deux cents mètres de ravin. Même s’il survit par miracle, la tôle broyée fera le reste. »
Puis la voix de Vanessa, tranchante, ponctuée d’un rire léger et soyeux, ce même rire qu’elle réservait aux réceptions mondaines :« Qu’il meure ou qu’il finisse légume, peu m’importe, tant que le testament signé le mois dernier s’applique. Je refuse de passer vingt ans de ma vie à attendre qu’un moralisateur comme lui me cède le contrôle de l’héritage Blake. Mon père a rampé devant son empire toute sa vie ; je ne ramperai pas. Fais en sorte que la police ne cherche pas trop loin, Julian. Dès qu’il sera sous terre ou dans un fauteuil, nous serons maîtres du jeu. »