Sophie chancela. Elle dut poser une main tremblante sur le capot tiède de l’imprimante pour ne pas s’effondrer sur le sol trempé de café. Tout prenait un sens monstrueux, rétroactif. La déférence du directeur financier qui venait lui-même déposer certains parapheurs sur le bureau d’Élise la semaine précédente. Le sourire complice de Meunier à la cafétéria. Le fait qu’Élise n’avait jamais protesté lorsqu’on lui demandait de refaire une mise en page fastidieuse, exécutant la tâche avec une rapidité déconcertante qui aurait dû alerter n’importe quel observateur un minimum attentif.

— Je… Monsieur… je ne savais pas… parvint à balbutier Sophie, dont le mascara commençait à couler en traînées noirâtres le long de ses joues. Je vous assure que si j’avais su…

— Si vous aviez su quoi ? l’interrompit la voix limpide d’Élise.

La jeune fille s’avança à son tour. Elle ne criait pas. Il n’y avait pas une once de triomphalisme dans son attitude, seulement cette gravité froide des juges qui constatent la culpabilité sans éprouver de plaisir à la punition.

— Si vous aviez su qui j’étais, vous auriez souri ? Vous m’auriez apporté mon café avec une révérence ? Vous m’auriez ciré les pompes pour espérer une promotion dans mon futur cabinet ? C’est ça que vous voulez dire, Sophie ?

Sophie ne répondit rien. Elle pleurait désormais ouvertement, les épaules secouées de spasmes convulsifs.

— Ce qui me dégoûte le plus, poursuivit Élise en désignant la flaque au sol, ce n’est pas que vous m’ayez frappée ou insultée. C’est que vous le faites chaque jour à d’autres. Depuis trois mois que je suis dans cette section, j’ai vu Thomas quitter son bureau en larmes parce que vous aviez déchiré son rapport devant tout le monde. J’ai vu Clara renoncer à son congé maternité parce que vous menaciez de ne pas renouveler sa période d’essai si elle s’absentait pour ses examens médicaux. Vous avez transformé cet open space en une arène où chacun tremble de devenir votre prochaine cible. Vous vous croyez forte parce que vous humiliez les plus faibles. Mais vous n’êtes qu’une lâche.

Les trois collègues restés au fond de la pièce baissèrent encore la tête, certains rougis par la honte de leur propre complicité passive.

Alexandre Marchand posa de nouveau sa main sur l’épaule de sa fille, cette fois dans un geste d’apaisement paternel. Puis il se tourna vers Laurent Caron.

— Caron.

— Oui, Monsieur le Président, bredouilla le cadre, le visage blafard.

— Vous avez failli à votre devoir le plus fondamental : protéger votre équipe et garantir un climat de travail sain et respectueux. Votre complaisance envers les dérives de mademoiselle Laurent pour assurer vos propres chiffres relève de la faute lourde. Vous êtes démis de vos fonctions de directeur de département avec effet immédiat. Meunier vous accompagnera à votre bureau pour que vous récupériez vos effets personnels. La sécurité veillera à ce que vous ayez quitté le bâtiment avant midi. Vos indemnités et vos stock-options feront l’objet d’un examen approfondi par notre service juridique.

Caron ouvrit la bouche pour supplier, mais le regard impitoyable de Marchand le fit reculer d’un pas. Il serra les poings, baissa les yeux et s’écarta lentement vers la porte, l’air d’un condamné marchant vers l’échafaud.

Puis le président ramena son attention sur Sophie Laurent.

Sophie était prostrée contre la photocopieuse. La fierté arrogante qui la caractérisait encore un quart d’heure plus tôt s’était totalement dissoute sous l’effet de la panique. Elle voyait défiler sa carrière pulvérisée, son nom discrédité dans tout le secteur financier, les portes qui se fermeraient les unes après les autres dans un milieu où la réputation est la seule monnaie d’échange qui vaille.

— Quant à vous, mademoiselle Laurent, prononça Marchand d’un ton qui ne laissait place à aucun recours, vous êtes licenciée sur-le-champ pour faute grave, violences physiques et harcèlement moral caractérisé sur le lieu de travail. Une plainte formelle sera déposée dès cet après-midi auprès du procureur de la République. Nous remettrons à la police l’enregistrement intégral des caméras de sécurité de cet espace de reprographie.

Sophie leva des yeux horrifiés vers le coin supérieur droit du plafond. Une petite demi-sphère noire, discrète mais parfaitement visible, clignotait d’une lueur rouge régulière. Dans son aveuglement et sa rage, elle avait totalement oublié que le couloir de reprographie, abritant des imprimantes sécurisées pour les contrats stratégiques, était sous surveillance vidéo permanente vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

— Non… pitié… pas la justice… sanglota-t-elle en tombant presque à genoux. Cela va détruire ma vie, je ne pourrai plus jamais travailler dans la finance, personne ne m’embauchera… Élise, je t’en supplie, dis-lui quelque chose ! Nous étions collègues, nous avons déjeuné ensemble la semaine dernière ! Tu sais que je suis sous pression, que mes parents comptent sur moi…

Élise la regarda droit dans les yeux, sans haine, mais avec une fermeté implacable.

— Quand vous m’avez jeté cette tasse au visage tout à l’heure, Sophie, vous avez dit : « Ici, il y a ceux qui commandent et ceux qui nettoient. Apprends à nettoyer. » Vous ne vous êtes pas souciée de savoir si cela allait détruire ma dignité ou ma journée. Vous avez seulement voulu jouir de votre pouvoir imaginaire. Assumez-en maintenant les conséquences.

Elle fit un pas de côté pour laisser passer Meunier, qui s’était approché, le visage sévère, tenant à la main un badge d’accès provisoire pour visiteurs.

— Mademoiselle Laurent, veuillez me suivre sans faire d’esclandre, déclara le directeur des ressources humaines d’une voix sèche. Vous allez vider vos tiroirs sous la surveillance d’un agent de sécurité. Si vous tentez d’effacer le moindre fichier de votre poste informatique ou de communiquer avec l’extérieur, nous ajouterons une clause de tentative de sabotage à votre dossier pénal.

Sophie tenta un dernier regard suppliant vers Alexandre Marchand, mais l’homme d’affaires avait déjà détourné la tête. Sans un mot de plus, vaincue, brisée par sa propre vanité, elle ramassa son sac à main qui traînait sur le sol et suivit Meunier d’un pas trébuchant, les yeux fixés sur le carrelage pour ne pas affronter les regards désormais froids et accusateurs de ses anciens collègues qui s’étaient rassemblés dans le couloir à l’annonce du scandale.