On voyait Evelyn essuyer le sol pour effacer les traces de lutte. On la voyait arracher le téléphone des mains d’une femme qui agonisait à ses pieds. Et sa voix a résonné dans les haut-parleurs du tribunal, nette, détachée, monstrueuse :
« Peut-être qu’elle va enfin cesser d’être aussi égoïste. »
Puis ces huit longues minutes où Julian observait mes convulsions avec un chronomètre dans les yeux, attendant visiblement que mes poumons s’arrêtent de fonctionner pour ne pas avoir à partager l’héritage de mon père, avant de se résoudre à composer le 15 lorsque mes tremblements sont devenus trop violents pour être étouffés sans laisser de traces d’étranglement.
Quand la vidéo s’est arrêtée, le silence dans la salle était si pesant qu’on aurait pu entendre une larme toucher le sol. Julian s’était effondré sur sa chaise, la tête enfouie dans ses bras, le corps secoué de sanglots d’auto-apitoiement. Evelyn tremblait de tout son corps, le visage ravagé par la terreur, agrippant son sac à main comme un bouclier inutile contre la réalité qui venait d’exploser à ses yeux.
La juge Renard a ôté ses lunettes. Ses mains tremblaient légèrement sous le coup de l’émotion, mais son regard était de feu.
« La présente audience civile est suspendue immédiatement et renvoyée sine die », a-t-elle prononcé d’une voix glaciale qui ne laissait place à aucun recours. « Maître, je vous conseille d’aviser vos clients de garder le silence pour leur propre intérêt. Inspecteur Miller, exécutez vos mandats. »
Les deux policiers se sont avancés sans un mot. Le claquement métallique des menottes refermées sur les poignets de Julian a résonné comme le glas de toute sa vie d’imposture. Lorsqu’ils ont passé les fers aux poignets d’Evelyn, la vieille femme s’est mise à hurler des insultes incohérentes, crachant sur le sol, accusant son fils de l’avoir entraînée dans sa ruine, tandis que Julian criait à sa mère qu’elle était la seule responsable pour ne pas avoir vérifié les câbles dans les combles.
Ils se déchiraient déjà comme des bêtes prises au piège avant même d’avoir franchi les portes de la salle d’audience.
Alors qu’on le poussait vers le couloir des cellules de garde à vue, Julian a levé les yeux vers moi. Il y avait dans son regard une supplication pathétique, l’ombre misérable de l’homme qui pensait m’avoir brisée sous son poids et sous la chaleur du bouillon.
« Clara… s’il te plaît… pardonne-moi… c’était un accident… tu sais que je t’aimais… », a-t-il bafouillé, la morve et les larmes coulant sur ses lèvres.
Je suis restée debout, droite, impériale dans ma douleur surmontée. Je n’ai pas cligné des yeux. Je n’ai pas esquissé le moindre geste de haine. Je l’ai simplement regardé avec l’indifférence absolue que l’on réserve à un tas de cendres éteintes.
« Tu n’as pas épousé une femme brisée, Julian », lui ai-je répondu d’une voix posée qui a fait taire ses lamentations. « Tu as épousé la fille de Frank Sterling. Et mon père m’a appris à toujours aller jusqu’au bout de ce que l’on commence. »
Les policiers l’ont entraîné, et les portes du couloir se sont refermées sur leurs cris qui s’éloignaient dans les profondeurs du palais de justice.
Sarah Vance a posé une main protectrice sur mon épaule indemne.
« C’est fini, Clara », a-t-elle murmuré avec un soulagement infini.
« Non », ai-je répondu en regardant les volutes de poussière flotter dans la lumière crue de la salle d’audience. « Ce n’est pas fini. Ce n’est que le début de leur châtiment. »
L’instruction criminelle a duré quatorze mois. Quatorze mois au cours desquels chaque recoin de l’existence de Julian et d’Evelyn a été passé au crible par les enquêteurs financiers et la brigade criminelle. Les découvertes ont dépassé tout ce que nous avions imaginé. Julian n’était pas seulement un mari violent et avide ; c’était un escroc méthodique qui accumulait des dettes massives auprès de prêteurs sur gages illégaux. Il avait contracté, deux mois avant mon agression, une assurance-décès substantielle sur ma tête avec l’aide d’un courtier véreux, en imitant grossièrement ma signature sur les avenants de police. Evelyn, quant à elle, était complice de longue date de ses malversations, ayant déjà spolié les économies de sa propre sœur aînée des années auparavant sans jamais avoir été inquiétée par la justice.
Le procès devant la cour d’assises a été le théâtre d’une déchéance totale pour les deux accusés. Privés de leur superbe et de leurs artifices, ils ont passé les deux semaines d’audience à s’accuser mutuellement du fond du box des accusés. Julian affirmait que sa mère avait orchestré toute la scène pour mettre la main sur le terrain des Sterling, tandis qu’Evelyn hurlait aux jurés que son fils était un monstre sans cœur qui la terrorisait depuis son adolescence. Les jurés n’ont mis que trois heures pour délibérer.
Julian Mercier a été reconnu coupable de tentative de meurtre avec préméditation sur conjoint et de tentative d’escroquerie à l’assurance, et condamné à une peine de vingt-huit ans de réclusion criminelle assortie d’une période de sûreté des deux tiers. Evelyn Mercier a écopé d’une peine de quinze ans de prison ferme pour complicité de tentative de meurtre, abstention volontaire d’empêcher un crime et altération de preuves. Le tribunal a également prononcé la déchéance totale de leurs droits civiques et civils, assortie de dommages et intérêts colossaux qui ont englouti jusqu’au dernier centime des biens personnels de la famille Mercier.
Le jour où le verdict final a été prononcé, il pleuvait sur la ville, mais pour la première fois depuis cette sinistre matinée d’octobre, l’air me paraissait incroyablement pur.
Deux semaines après la clôture définitive des recours judiciaires, je suis retournée seule dans la maison des Sterling. Les scellés avaient été levés sur la porte d’entrée. La maison avait une odeur de renfermé, de poussière et de vieux souvenirs engourdis par le temps. Je suis entrée dans la cuisine.