Elle repensa à cette seconde infinie où Victoria l’avait poussée. Dans cette chute vertigineuse, son instinct d’officier et sa volonté de mère s’étaient conjugués pour transformer la tragédie en piège imparable. Victoria pensait avoir éliminé une rivale sans défense ; elle n’avait fait que signer son propre arrêt de mort judiciaire devant les yeux électroniques d’un système conçu pour la détruire.
Trois jours plus tard, dans une chambre lumineuse de la maternité de l’hôpital militaire, baignée par les premiers rayons d’un soleil d’automne, Emma Lindon regardait par la fenêtre les arbres du parc qui perdaient leurs feuilles d’or. Sur la table de chevet, un exemplaire du Monde affichait en première page : « Chute de l’Empire De La Tour : Révélations sur un scandale d’État ». Les photos de Victoria en larmes, franchissant les portes de la maison d’arrêt des femmes de Versailles, et de Thomas escorted par les officiers de police sous les huées de la foule, barraient l’actualité nationale. Le manoir était sous séquestre, les comptes gelés, et la dynastie définitivement rayée de l’échiquier politique et financier.
La porte de la chambre s’ouvrit doucement. Le commissaire Marcillac entra, portant un bouquet de renoncules blanches et un dossier administratif frappé du sceau de la République.
« Comment te sens-tu, Emma ? » demanda-t-il d’un ton chaleureux en déposant les fleurs sur la commode.
« Mieux que je ne me suis sentie depuis des années, Philippe, » répondit-elle avec un sourire serein, posant ses mains sur son ventre apaisé. « Le médecin a confirmé que tout danger est écarté. Il naîtra au terme prévu, en parfaite santé. »
« Victoria a tenté de négocier un accord par l’intermédiaire de ses avocats hier soir, » ajouta Marcillac en s’asseyant sur le fauteuil près du lit. « Mais avec la vidéo de la Salle 204 et le témoignage accablant de Maria, le juge d’instruction a rejeté toute demande de mise en liberté conditionnelle. Elle sera jugée aux assises pour tentative de meurtre aggravée. Elle encourt vingt ans de réclusion criminelle sans possibilité de libération conditionnelle avant dix ans. Quant à Thomas et sa mère, leurs carrières sont anéanties. Les créanciers internationaux ont déjà commencé à dépecer leurs holdings. »
Emma ferma les yeux un instant, savourant la justice enfin rendue, non pas par esprit de vengeance aveugle, mais par l’aboutissement implacable de la vérité.
« Et pour toi, Commandant Lindon ? » demanda doucement son supérieur en lui tendant le dossier. « Ta demande de mutation au détachement de la brigade des mineurs en province a été signée ce matin par la direction générale. Une maison près de l’océan, loin des dorures empoisonnées et des faux-semblants. Un nouveau départ. »
Emma prit le document officiel entre ses doigts, ces mêmes doigts qui avaient frôlé la mort sur les marches de marbre. Elle regarda l’horizon par la fenêtre, là où le ciel s’ouvrait sur des perspectives infinies, nettes et sans tache.
« C’est exactement ce que nous attendions, » dit-elle en caressant doucement la rondeur de son ventre où de légers mouvements lui répondaient, comme une promesse d’avenir et de renaissance. « Une vie simple, Philippe. Une vie où la vérité n’a plus besoin de se cacher derrière les ombres d’une caméra de surveillance. »