Rachel Kim n’avait pas retiré sa veste de tailleur. Ses lunettes fines reflétaient l’éclat bleuté de son ordinateur portable posé en équilibre sur une table de chevet. Elle ne soupirait pas, elle ne manifestait aucune pitié déplacée. Elle classait, croisait des dates, traçait des organigrammes au feutre noir sur un bloc-notes à spirale.

« Nous avons la confirmation du registre du commerce du Delaware », déclara Rachel d’une voix sourde, presque clinique. « Carter Family Planning LLC n’a aucun client. Aucun contrat de prestation. C’est une coquille vide à sens unique. Elle possède un compte bancaire chez Meridian Trust. Les fonds qui l’alimentent proviennent de deux canaux : les comptes personnels de Daniel, et des virements réguliers émis par une entreprise de sous-traitance nommée Apex Ridge Solutions. »

Je fronçai les sourcils. La fatigue me brûlait les tempes, mais mon esprit fonctionnait avec une lucidité glaciale, semblable à celle qui s’empare des survivants après un accident de la route. « Apex Ridge est l’un de nos prestataires pour le chantier de River North. C’est Bennett Development qui paie leurs factures. »

Rachel releva la tête. « Exactement. Daniel validait des factures de conseil fictives ou gonflées au nom de Bennett Development. L’argent partait chez Apex Ridge, qui en reversait soixante-dix pour cent à Carter Family Planning LLC sous couvert d’honoraires de gestion de patrimoine. Il détournait les dividendes de ta propre entreprise pour financer sa structure familiale. Et c’est avec cet argent qu’étaient réglées les primes d’assurance. Y compris la police souscrite sur ta tête. »

Ashley bougea sur son lit. Son bras plâtré reposait sur un oreiller dur. Elle avait cessé de pleurer ; son visage, pâle et cerné d’ombres violettes, avait pris cette fixité terrifiée des animaux qui découvrent le piège au moment où la mâchoire d’acier se referme.

« Daniel m’avait dit que cette société nous protégerait si maman tombait malade », murmura-t-elle. Sa voix était rêche, écorchée par le manque de sommeil et les analgésiques. « Il disait que Claire… qu’avec son entreprise, Claire pouvait faire faillite à tout moment et tout emporter avec elle. Il m’a dit : signe ici, Ash, c’est pour que la maison reste dans la famille. »

« Il ne protégeait personne d’autre que lui-même », répondis-je sans colère apparente. La rage était trop vaste pour s’exprimer par des éclats de voix. « Combien d’escaliers a-t-il graissés avant celui de cette nuit ? »

À dix-neuf heures passées, un coup discret retentit à la porte. Deux hommes se présentèrent. Le premier portait un pardessus beige élimé, l’air fatigué des inspecteurs qui enchaînent les gardes à vue : le détective Miller, de la brigade criminelle du comté. Le second, un homme plus jeune avec une mallette en cuir rigide, était l’inspecteur Vance, délégué de la commission des fraudes financières et des assurances de l’État.

Miller tira une chaise sans demander la permission, tandis que Vance restait debout près de la porte, le regard scrutateur.

« Madame Bennett ? » demanda Miller en ouvrant un carnet à couverture cartonnée. « Nous avons terminé la première série d’auditions de votre belle-mère, Patricia Carter, et de votre mari. »

« Ont-ils été placés en garde à vue ? » demanda immédiatement Rachel en avançant d’un pas.

Miller frotta son menton rugueux. « Patricia est formellement retenue pour tentative d’homicide avec préméditation et mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Les prélèvements sur les marches de chêne correspondent trait pour trait à un bidon d’huile de paraffine industrielle retrouvé dans le coffre de sa berline. Le chiffon en microfibre souillé portait son empreinte digitale et des traces de son parfum. Elle est accablée par les enregistrements de votre caméra de surveillance intérieure, que vous avez judicieusement fait sauvegarder sur un serveur distant. »

« Et Daniel ? » demandai-je. Mon cœur battait avec une régularité presque pénible.

Miller jeta un coup d’œil à son carnet. « Daniel affirme qu’il dormait à poings fermés dans la chambre d’amis au rez-de-chaussée. Il soutient mordicus que sa mère a agi sous le coup d’un délire passager, causé selon lui par l’anxiété liée à l’arrivée du bébé et par des conflits d’héritage qu’il ignorait totalement. Il prétend être une victime collatérale. Il pleure. Il demande des nouvelles de sa sœur à chaque phrase. Ses avocats sont déjà au poste et ils exigent sa libération immédiate sous caution, faute d’éléments matériels directs le liant à l’application du liquide sur les marches. »

« Il savait », lâcha Ashley du fond de son lit. Sa voix tremblait, mais elle était distincte.

Miller se tourna vers la jeune femme. Ses yeux de policier chevronné se rétrécirent. « Qu’avez-vous dit, mademoiselle Carter ? »

« Il savait », répéta Ashley en fixant le détective. « Hier soir, vers vingt-deux heures, j’étais dans la cuisine pour chercher de l’eau. Daniel et maman parlaient à voix basse dans la buanderie. La porte était entrouverte. J’ai entendu maman dire : “Si elle tombe avant le lever du jour, les contractions masqueront tout. Personne n’ira chercher de l’huile sur des marches mouillées par les eaux de l’accouchement.” Et Daniel a répondu : “Fais en sorte de ne pas toucher la rampe. Si elle s’accroche à la rampe, elle ne se brisera rien.” »

Un silence épais, pesant comme du plomb liquide, tomba sur la pièce. Même le bourdonnement du tensiomètre sembla s’effacer.

Rachel prit immédiatement des notes. Vance, l’agent des fraudes, fit un pas en avant. « Mademoiselle Carter, êtes-vous disposée à répéter cette déclaration sous serment et à la faire enregistrer par un greffier ? »

« Oui », répondit Ashley sans hésiter une seule seconde. Des larmes glissaient sur ses joues, mais son regard ne fuyait plus. « Il m’a envoyé un message ce midi pour me dire de me taire au sujet de nos finances. Il s’en fiche que je me sois cassé le poignet et deux côtes. Si j’avais été Claire, mon neveu serait mort. Et si j’étais morte sur ce marbre… il aurait touché l’argent de mon assurance dès que maman aurait disparu. »