« Monsieur Richard von Stetten, la villa de Bogenhausen a été hypothéquée au profit du fonds Helios il y a exactement dix-huit mois, en garantie d’un prêt de secours de quarante-cinq millions d’euros destiné à couvrir le scandale des faux essais cliniques de votre filiale pharmaceutique. Les échéances n’ont pas été honorées. La clause résolutoire expresse a été activée il y a dix minutes. À cet instant précis, cette propriété, chaque meuble qu’elle contient, chaque tableau accroché à ses murs et chaque centime déposé sur vos comptes personnels appartiennent intégralement à la société de gestion de Madame Sophie. »
Eleonore s’effondra en arrière sur son siège, ses mains tremblantes s’emmêlant dans son étole en vison. « C’est impossible… C’est un cauchemar… Richard, dis-leur que c’est faux ! »
Mais Richard ne pouvait plus parler. Les lèvres bleuies, les yeux écarquillés d’effroi, il regardait les inspecteurs de la brigade financière poser des rubans adhésifs rouges et des scellés numérotés sur les commodes d’époque, sur le grand coffre-fort encastré derrière le portrait à l’huile de son aïeul, et sur les dossiers financiers éparpillés dans le bureau adjacent.
Deux officiers de police s’avancèrent vers Florian, qui était toujours prostré sur le sol. L’un d’eux sortit une paire de menottes en acier qui cliquetèrent sinistrement dans le silence de la pièce.
« Monsieur Florian von Stetten ? » demanda l’officier d’un ton monocorde. « Vous êtes en état d’arrestation pour fraude fiscale en bande organisée, banqueroute frauduleuse, falsification de documents commerciaux et violences aggravées sur conjoint. Veuillez vous lever et mettre vos mains dans le dos. »
« Non ! Non, par pitié ! » Florian se mit à hurler, se débattant mollement tandis que les policiers le relevaient sans ménagement. Le raffinement feint de son costume ne pesait plus rien face à la rudesse des gestes de la loi. « Sophie ! Regarde-moi ! Sophie, dis-leur d’arrêter ! Tu ne peux pas me détruire comme ça ! Nous sommes mariés devant Dieu ! Tu n’as pas le droit de me jeter aux chiens ! »
Sophie le fixa une dernière fois. Il n’y avait plus de haine dans ses prunelles vert d’eau, plus de tristesse, seulement un vide abyssal, le vide absolu que l’on réserve aux spectres du passé.
« Dieu n’a rien à voir avec tes crimes, Florian », dit-elle doucement. « Tu t’es détruit toi-même, brique par brique, mensonge après mensonge. Je me suis contentée de retirer l’illusion sous laquelle tu te cachais. »
Alors que les policiers entraînaient Florian vers la sortie, ses hurlements de désespoir se répercutant contre les lambris du vestibule, Maître Vanhoutte s’adressa à Richard et Eleonore d’un ton glacial.
« Vous avez exactement quinze minutes pour rassembler vos effets strictement personnels de première nécessité. Vêtements simples uniquement. Aucun bijou, aucun objet d’art, aucun document financier. Deux agents vont vous escorter jusqu’à un taxi que nous avons eu la courtoisie de réserver pour vous. Un hôtel de périphérie a été réglé pour les deux prochaines nuits. Après cela, vous devrez subvenir à vos besoins par vos propres moyens. »
« Un hôtel de banlieue ? » suffoqua Eleonore, des larmes de rage et de terreur ravageant son maquillage soigné. « Vous osez nous chasser de chez nous sous la pluie comme des mendiants ? »
« Ce n’est plus chez vous depuis dix minutes, Madame », rétorqua l’avocat avec une froideur chirurgicale. « Et s’il ne tenait qu’à moi, compte tenu des éléments accablants que nous avons transmis au procureur sur votre complicité active dans le blanchiment des fonds de la fondation, vous passeriez cette nuit même en garde à vue au centre pénitentiaire de Stadelheim. Estimez-vous heureuse de pouvoir encore marcher librement quelques heures. »
Le vieil homme et son épouse, brisés, voûtés, dépossédés en un quart d’heure de la superbe et du pouvoir qui faisaient leur fierté depuis un demi-siècle, furent conduits vers l’escalier par les fonctionnaires de police. Leurs pas étaient lourds, hésitants, semblables à ceux de condamnés montant à l’échafaud.
Le silence retomba peu à peu sur la grande salle à manger, seulement troublé par le crépitement persistant de l’averse et le murmure étouffé des enquêteurs qui inventoriaient méthodiquement les biens dans les pièces voisines.
Sophie s’approcha lentement de la baie vitrée.
À travers la vitre ruisselante de pluie, elle regarda la cour pavée en contrebas. Les gyrophares bleus peignaient la nuit munichoise de reflets électriques et tragiques. Elle vit Florian, menotté, la tête baissée et dissimulée sous une veste, être poussé sans ménagement à l’arrière d’un fourgon cellulaire. Puis elle vit Richard et Eleonore monter sous un parapluie noir dans une berline anonyme, sans un regard en arrière, leurs silhouettes ratatinées par la déchéance.
Maître Vanhoutte s’avança à pas feutrés et lui tendit un manteau de cachemire noir, doux et lourd, qu’il avait pris dans la penderie.
« Tout est terminé, Madame », murmura-t-il avec une déférence sincère. « Vos parts sont sécurisées, les comptes sont sous séquestre, et la presse financière recevra le communiqué de reprise dès l’ouverture des marchés demain matin à Francfort. Les laboratoires von Stetten sont rebaptisés sous votre nom de jeune fille dès cet instant. Vous êtes libre. »
Sophie passa le manteau sur ses épaules souillées, sentant la chaleur protectrice de l’étoffe envelopper son corps meurtri. Elle porta ses doigts à son cou, touchant un instant l’endroit où la porcelaine brisée l’avait éraflée. Une goutte de sang avait séché là, infime cicatrice d’une guerre invisible qui venait enfin de s’achever.
Elle sortit de son sac son vieux téléphone vert foncé. D’un geste net, précis, sans une once de regret, elle retira la puce électronique cryptée, la brisa en deux entre ses ongles, puis laissa tomber les fragments de plastique dans la corbeille à papier la plus proche.
« Non, Maître », répondit-elle doucement en se tournant vers la porte grande ouverte sur la nuit et la pluie purificatrice. « Rien n’est terminé. C’est simplement ma vie qui commence. »