Taylor eut un sourire fugace de victoire, croyant reconnaître la capitulation habituelle de l’homme qu’elle avait dominé pendant des années par le mépris intellectuel. Elle fit un pas sur le côté pour me laisser le passage vers la porte intérieure. Evelyn, cependant, resta immobile sur la marche supérieure, méfiante comme une bête de proie expérimentée.

Alors que je feignais de me diriger docilement vers l’escalier, mon pied droit heurta délibérément le manche en frêne d’une lourde pelle de terrassement appuyée contre l’établi. L’outil bascula avec fracas, heurtant un bidon de solvant usagé qui se renversa sur le béton ciré.

Taylor poussa un cri de surprise en reculant pour éviter l’éclaboussure. Profitant de cette fraction de seconde d’inattention, je fis pivoter mon corps avec toute la violence de l’énergie du désespoir. D’un coup de talon précis et puissant, j’envoyai le lourd cric hydraulique posé sur le sol rouler vers les jambes d’Evelyn.

Le métal lourd frappa ses tibias de plein fouet. La vieille femme lâcha un gémissement étouffé et perdit l’équilibre, basculant en arrière sur le sol carrelé de la buanderie dans un bruit d’os brisé.

« Marc, arrête ! » hurla Taylor en se jetant sur moi, ses ongles acérés visant mes yeux.

Je n’eus pas le temps d’hésiter. Tenant Lily fermement plaquée contre ma poitrine avec mon bras gauche, je levai mon bras droit et projetai violemment mon coude vers l’avant. L’impact frappa Taylor à la mâchoire avec la force d’une masse. Elle chancela en arrière, heurtant l’aile avant de sa berline avant de s’effondrer à genoux, son sac à main se renversant sur le sol et répandant un pistolet automatique compact, des documents légaux et le trousseau de clés du garage.

Je ne perdis pas une seconde à regarder son visage ensanglanté. Je me précipitai vers le trousseau tombé près de sa roue, m’accroupis vivement malgré le poids mort de Lily, et saisis les clés de contact de la voiture allemande ainsi que la télécommande de secours du portail suspendue à un anneau cuivré.

Taylor tentait déjà de se redresser, crachant des imprécations venimeuses, la bouche maculée de sang. Derrière elle, dans l’ombre de la buanderie, Evelyn rampait sur les coudes, criant à sa fille d’abattre son mari.

Je me jetai sur la portière conducteur de la berline, tirai le loquet et glissai Lily sur le siège passager, bouclant la ceinture de sécurité autour de son petit corps inerte avant de m’installer au volant. Mes mains tremblaient d’une telle intensité que j’eus un mal fou à enfoncer la clé dans le contacteur électronique.

À travers la vitre latérale, je vis Taylor se relever péniblement, tendant son bras droit vers le pistolet qui gisait à un mètre d’elle sur le béton.

Le moteur de la berline rugit enfin dans un grondement rauque. J’enfonçai le bouton de la télécommande du portail sur le pare-soleil. Au loin, dans la nuit, les deux battants de fer commencèrent lentement à s’écarter.

Taylor ramassa l’arme, pointant le canon directement vers le pare-brise. Ses traits n’avaient plus rien d’humain ; ils n’exprimaient qu’une rage destructrice, la fureur aveugle d’un prédateur acculé qui voit sa proie lui échapper.

« Marc ! Tu n’emmèneras pas cette enfant ! »

Je passai la marche arrière d’un coup sec et écrasai l’accélérateur. Les pneus arrière crépitèrent sur la poussière, mordant l’asphalte avec une violence brutale. Le pare-chocs arrière arracha le montant latéral de la porte du garage dans un broyage de tôle et de bois vermoulu. Une première détonation retentit, sèche et claquante comme un coup de fouet : le rétroviseur extérieur droit vola en éclats sous l’impact d’une balle.

Sans réfléchir, je basculai le levier de vitesse en marche avant et braquai violemment le volant vers l’allée principale. Une seconde balle percuta le capot en tôle, ricochant vers la nuit sans toucher les organes vitaux de la mécanique.

La berline bondit vers l’avant, franchissant à pleine vitesse l’espace qui s’élargissait entre les deux battants métalliques du portail. Une branche basse de pin fouetta violemment le toit ouvrant, mais nous étions déjà sur la route départementale déserte, lancés à tombeau ouvert dans les ténèbres protectrices de la forêt.

« Papa… ? »

La voix n’était guère plus qu’un souffle ténu, mais elle sonna à mes oreilles comme la plus belle des mélodies.

Je tournai la tête un court instant, sans ralentir ma course sur le ruban d’asphalte sinueux. Lily avait rouvert les yeux. Deux pupilles sombres, immenses dans un visage blanc comme un linceul, me contemplaient avec une terreur indicible.

« Je suis là, mon amour, murmurai-je d’une voix rauque, les larmes coulant enfin librement sur mes joues creusées par l’angoisse. Papa est là. Tout est fini. Elles ne te feront plus jamais de mal. Je te le jure sur ma vie. »

J’enclenchai le chauffage du véhicule à sa puissance maximale, orientant toutes les bouches d’aération vers le siège de ma fille, puis retirai mon second pull en laine pour l’envelopper jusqu’au menton. Sa température corporelle était dangereusement basse, sa peau encore raide au toucher, mais son cœur battait toujours dans sa petite cage thoracique.

Je savais pertinemment que notre fuite ne s’arrêtait pas à cette route de campagne. Taylor et sa mère n’étaient pas de simples criminelles d’occasion ; elles disposaient de relations mondaines, d’avocats influents au barreau provincial, et de toute la crédibilité sociale que leur nom patricien leur conférait encore dans la région. Si j’arrivais simplement au commissariat local en racontant mon histoire sans preuves formelles, leurs avocats auraient beau jeu de dénoncer un délire de persécution, un enlèvement d’enfant par un père violent et instable, transformant la tentative d’homicide en un tragique malentendu familial.

Il me fallait des preuves irréfutables avant que les rouages de leur machine d’influence ne se mettent en branle.

Mon regard se posa alors sur le dossier en carton crème que Taylor tenait sous le bras quelques instants plus tôt, et qui avait glissé sous le siège passager lors de notre démarrage en trombe. D’une main ferme sur le volant, je me penchai pour le ramasser et le posai sur mes genoux.