« Il travaillait pour Marc Verviers, continua Jacques d’une voix blanche. Un homme que j’ai traqué pendant dix ans avant ma retraite sans jamais réussir à le faire tomber. Quand Thomas a commencé à fréquenter ce milieu, il a cru pouvoir doubler Verviers en détournant une partie des fonds clandestins. Verviers a placé votre immeuble sous surveillance constante il y a trois semaines. La personne qui a pris cette photo sur le palier, c’est l’homme de main de Verviers. Il attendait que Thomas sorte pour récupérer les registres de comptes. Mais quand les policiers sont intervenus pour les violences conjugales, tout leur calendrier a volé en éclats. »

« Tu savais, articula Élise dans un souffle brisé, les larmes coulant sans retenue sur ses joues. Tu savais qu’on était surveillés par des criminels, tu savais ce que faisait Thomas, et tu as laissé Louise et moi au milieu de tout ça ? Tu m’as laissée subir ses coups ? »

« Non ! s’écria Jacques, et pour la première fois, une fêlure de panique apparut dans son assurance de vieux flic. Je ne savais pas pour les coups jusqu’à ce que Louise m’appelle en secret la semaine dernière depuis la tablette du salon ! C’est elle qui m’a dit qu’il te bousculait, qu’il te faisait pleurer ! Dès cette seconde, j’ai tout accéléré. J’ai utilisé l’enquête en cours de mes anciens collègues pour faire encercler l’immeuble ce soir. Je devais vous sortir de là légalement, par une arrestation officielle, pour que Verviers croie que Thomas a été arrêté par hasard pour un différend familial. C’était la seule façon de vous mettre à l’abri sans qu’on sache que vous détenez les preuves. »

« Quelles preuves ? » demanda-t-elle, tétanisée.

Jacques plongea son regard dans le sien, d’une gravité absolue. « La clé USB qui contient l’ensemble des écritures bancaires de Verviers. Thomas l’avait cousue dans la doublure du sac d’école de Louise. Il se servait de ta fille comme d’une mule pour passer les contrôles en bas de l’immeuble. »

Un haut-le-cœur violent secoua Élise. L’abjection de Thomas dépassait tout ce qu’elle avait pu imaginer dans ses pires cauchemars. L’homme avec qui elle partageait son lit, le père de sa fille et de l’enfant qu’elle portait, avait transformé le cartable d’une enfant de cinq ans en bouclier pour de l’argent sale. La détresse céda soudain la place à une colère sourde, glaciale, une rage maternelle capable de balayer toute trace de faiblesse.

« Où est le cartable ? » demanda-t-elle, la voix tranchante comme une lame.

« Dans le coffre de ma voiture, au parking souterrain de la clinique, répondit Jacques en désignant la fenêtre. Mon collègue Moreau est censé récupérer la clé pour la placer sous scellés dans une heure. Mais Verviers a compris. Son message sur ton téléphone prouve qu’il ne laissera pas la clé partir au greffe du tribunal. Si ces comptes sont publiés, il passe les vingt prochaines années en prison. »

Un bruit sec résonna au bout du couloir du service de maternité. C’était le fracas discret mais net d’une porte coupe-feu qui se refermait violemment, suivi par l’extinction soudaine des lumières principales du couloir. Seuls les veilleuses de sécurité rougeoyantes restèrent allumées, projetant de longues ombres lugubres sur le linoléum immaculé.

L’officier Moreau porta immédiatement la main à sa ceinture sous sa veste. « Ils ont coupé le disjoncteur du troisième étage. Ce n’est pas une panne générale, les autres ailes sont éclairées. »

Jacques se leva d’un bond, retrouvant instantanément ses réflexes d’enquêteur chevronné. Il verrouilla le loquet intérieur de la chambre et tira le rideau occultant devant la vitre donnant sur le couloir. Louise remua dans son sommeil, laissant échapper un petit gémissement plaintif avant de se rendormir, écrasée par la fatigue de la nuit.

« Élise, écoute-moi très attentivement, chuchota Jacques en s’agenouillant devant elle pour capter son regard. Verviers ne veut pas d’un carnage public dans une maternité, ça signerait sa perte immédiate. Il veut négocier la clé contre le silence, ou la voler avant qu’elle ne soit enregistrée. Mais il sous-estime ce qu’une mère peut faire, et il m’a sous-estimé toute sa carrière. Tu vas prendre Louise, passer par l’escalier de secours nord qui donne sur la lingerie. Moreau va vous escorter jusqu’à un véhicule banalisé garé rue Saint-Jacques. »

« Et toi ? » demanda-t-elle, sentant son cœur battre jusque dans ses tempes.

« Moi, je vais descendre au parking souterrain avec le cartable. Je vais servir d’appât. Verviers sait quelle voiture je conduis. Dès qu’il verra mon véhicule bouger vers la sortie, ses guetteurs se concentreront sur moi. C’est à ce moment-là que vous partirez. »

« Tu ne peux pas y aller seul, papa. S’ils sont armés, ils ne te feront pas de cadeau. »

Jacques eut un sourire triste, le regard fixé sur Louise endormie. « J’ai passé ma vie à faire passer mon métier avant toi, Élise. C’est pour ça que tu n’as pas osé me parler quand Thomas a commencé à t’isoler. C’est pour ça que tu as gardé cette souffrance pour toi pendant des années, parce que tu pensais que je te jugerais faible. Ce soir, c’est moi qui répare mes erreurs. Tu n’es plus une victime, ma fille. Tu es la femme qui a eu le courage de briser la chaîne tout à l’heure dans ce salon. Maintenant, va. Protège mes petits-enfants. »

Moreau vérifia le couloir par l’œilleton de la porte. Deux silhouettes silencieuses progressaient dans la pénombre, progressant méthodiquement de porte en porte. Elles ne cherchaient pas à blesser au hasard, mais elles éliminaient toute possibilité de fuite vers l’ascenseur central.

Élise retira délicatement la perfusion de son bras, comprimant le petit point de sang avec un tampon de gaze. Elle enfila son manteau par-dessus sa chemise d’hôpital, prit Louise doucement dans ses bras sans la réveiller tout à fait, enveloppant la fillette dans une couverture épaisse. La petite fille posa sa tête lourde sur l’épaule de sa mère, marmonnant des mots incohérents.