Antoine reposa l’appareil sur la banquette en cuir usé du taxi. La vérité le frappait avec la force sourde d’un projectile émoussé. La disparition soudaine de Claire, son mutisme déchirant, les recherches infructueuses qu’il avait menées à l’époque alors même que Delatour lui tapait sur l’épaule en lui répétant de tourner la page, de se consacrer à l’expansion du groupe pour combler le vide… Tout n’avait été qu’une mise en scène cynique, un assassinat social et affectif orchestré par un homme qu’il considérait comme son propre frère. Il demanda au chauffeur de faire un détour par la clinique privée du professeur Marcillat, un ami intime de son défunt père dont la probité ne souffrait aucun doute. En moins d’une heure, dans la discrétion d’un laboratoire sécurisé du boulevard Bineau, un prélèvement salivaire fut effectué sur Élise et sur Antoine pour une analyse d’empreintes génétiques en procédure d’urgence absolue, assortie d’un bilan de santé complet pour la fillette. « Je veux les premiers marqueurs dans l’après-midi, Marcillat, peu importe le coût », ordonna Antoine d’un ton qui n’admettait aucune réplique. Il laissa Élise sous la garde personnelle du médecin-chef dans un appartement privé attenant à la clinique, avec pour consigne formelle de ne la remettre à personne sous aucun prétexte, y compris des fonctionnaires de police ne disposant pas d’une commission rogatoire nominative signée par le doyen des juges d’instruction. Puis, le cœur battant à un rythme sourd et lourd, il loua une berline anonyme dans un parking souterrain de la porte Maillot et prit la direction du nord de la capitale.
Les docks de Saint-Ouen s’étiraient sous un ciel bas, couleur de plomb fondu, chargé d’une brume industrielle qui charriait des odeurs de gasoil et de ferraille mouillée. Le hangar 14 n’était plus qu’une carcasse de béton et de tôle ondulée, vestige d’une entreprise de transport fluvial abandonnée depuis le début des années 2000. Antoine gara son véhicule à une cinquantaine de mètres de l’entrée béante, le moteur tournant au ralenti pendant quelques secondes, observant les alentours déserts. Rien ne bougeait, hormis les lambeaux de bâches plastiques qui claquaient sous les rafales de vent d’ouest. Il coupa le contact, glissa dans la poche intérieure de son manteau un coupe-papier en acier lourd qu’il avait machinalement emporté de son bureau, et s’avança à l’intérieur de la nef obscure. Le sol était jonché de gravats, de palettes pourries et de tessons de bouteilles. « Baudin ? » cria-t-il, sa voix résonnant sous les voûtes de tôle rouillée. De l’ombre d’un ancien poste de pesée émergea une silhouette voûtée, vêtue d’un imperméable élimé taché de graisse. L’homme avait une soixantaine d’années, le visage émacié, traversé d’une nervosité maladive qui faisait tressauter sa paupière gauche. Il tenait sous son bras une sacoche en cuir noir bouffie de documents. « Vous avez pris votre temps, Varenne », murmura Baudin en s’arrêtant à trois pas de lui, inspectant nerveusement l’obscurité derrière les épaules d’Antoine. « Montrez-moi ce que vous avez », répondit Antoine, la voix blanche, maîtrisant à grand-peine la fureur qui montait en lui.
Baudin ouvrit la sacoche d’une main tremblante et en extirpa une liasse de chemises cartonnées jaunies. À l’intérieur figuraient des doubles de correspondances bancaires, des bordereaux d’écoutes téléphoniques illégales commanditées par une agence de détectives privés aujourd’hui dissoute, et surtout un paquet de lettres manuscrites non décachetées, timbrées entre 2019 et 2021, portant l’adresse personnelle d’Antoine mais frappées d’un tampon de réexpédition frauduleuse vers une boîte postale gérée par Delatour. Antoine saisit l’une d’entre elles. L’écriture était bien celle de Claire, plus nerveuse, plus heurtée avec le temps. La première qu’il déplia datait de décembre 2019 : « Antoine, je ne te demande pas d’argent. Je veux seulement que tu saches que notre fille est née il y a trois semaines. Elle s’appelle Élise. Si tu as encore une once d’honneur, dis-moi seulement pourquoi tu laisses Philippe m’humilier et menacer ma famille… » Chaque mot s’enfonçait dans la chair d’Antoine comme une lame chauffée à blanc. Pendant qu’il gravissait les échelons des conseils d’administration, savourant les éloges de la presse économique sur ses succès d’investisseur, la femme qu’il avait chérie élevait sa chair dans le dénuement, convaincue qu’il l’avait sacrifiée à sa vanité. « Pourquoi n’avez-vous rien dit plus tôt, Baudin ? Pourquoi attendre qu’elle meure ? » cracha-t-il en levant les yeux vers l’ancien comptable, le regard injecté de sang. « Parce que Delatour me tenait par la gorge avec une fausse facture de cinq cent mille euros qu’il menaçait de transmettre au parquet ! » gémit le vieil homme, la voix brisée par l’effroi. « Mais quand Claire m’a appelé le mois dernier depuis l’hospice pour me dire qu’il était venu la menacer de lui retirer la garde de l’enfant pour la placer à l’assistance publique si elle tentait de vous contacter avant sa fin… je n’ai plus pu. C’était trop. J’ai gardé ces copies pour me protéger, mais vous devez savoir… »
Un claquement sec, semblable à la détonation étouffée d’un pistolet à air comprimé, interrompit brutalement l’explication de Baudin. L’homme poussa un soupir d’étonnement, porta la main à sa poitrine où une tache rouge sombre s’élargissait rapidement à travers l’imperméable, puis s’effondra lourdement sur les dalles de béton fissurées. De l’autre côté de la nef, baigné dans le contre-jour de l’entrée principale, un homme avançait d’un pas mesuré, tenant à la main une arme de poing équipée d’un silencieux cylindrique. C’était Philippe Delatour. Il portait son pardessus en cachemire beige impeccable, sa chevalière en or frappée de l’aigle étincelant sous la faible lumière du jour. Deux hommes de main en blousons de cuir sombre le suivaient à quelques mètres, restant près des issues pour couper toute retraite. « Quelle déplorable propension au mélodrame, mon cher Antoine », déclara Delatour d’un ton parfaitement calme, presque courtois, comme s’il entamait une discussion de couloir avant une assemblée générale d’actionnaires. « J’espérais sincèrement que cette petite créature disparaîtrait dans les méandres de l’aide sociale après la mort de Claire, mais il a fallu que cette sotte trouve le moyen de lui faire parvenir cette foutue boîte. Tu as toujours eu un penchant coupable pour les chimères romantiques, cela a toujours été ton talon d’Achille. »