Un silence sépulcral tomba dans la pièce. Seul le cliquetis de l’horloge murale scandait l’horreur indicible de ce qui venait d’être évité.
« Et ensuite ? » souffla Avery, la gorge nouée.
« Ensuite, le nourrisson devait être transféré dans un jet médicalisé affrété au nom de la fondation Keating à destination de la Suisse pour subir des prélèvements massifs de cellules souches ombilicales et hématopoïétiques jusqu’à épuisement biologique. Brooke n’était pas seulement la maîtresse de Grant, Avery. Elle était le courtier de la transaction. Et Grant était le boucher prêt à sacrifier sa propre progéniture pour s’asseoir au sommet d’un empire pharmaceutique mondial. »
Avery ferma les yeux un court instant. Elle ne pleura pas. La douleur laissa place à une lucidité tranchante, aussi froide et affûtée qu’un scalpel. Elle rouvrit les paupières ; son regard n’était plus celui de l’épouse bafouée qui baissait la tête devant les sarcasmes de la haute bourgeoisie, mais celui d’une mère ayant traversé les flammes.
« Où sont-ils maintenant ? » demanda-t-elle.
« En bas. Dans la salle de détention sécurisée du service de sécurité. Les marshals fédéraux arrivent dans vingt minutes pour exécuter le mandat de dépôt. Mais avant leur transfert au pénitencier fédéral, Grant a exigé de te parler. Il prétend détenir une clause dans votre contrat de mariage qui invaliderait toute poursuite pénale intentée sur la base de biens d’entreprise. »
Un rictus glacial étira la lèvre blessée d’Avery.
« Fais-le monter, Papa. Amène Brooke aussi. Il est temps de clore ce mariage. »
La salle de réunion attenante aux bureaux administratifs de l’aile Whitmore sentait l’angoisse et le renfermé. Assis autour de la longue table en acajou, Grant Whitmore et Brooke Keating étaient encadrés par quatre agents fédéraux en gilets pare-balles tactiques.
Grant avait retiré sa veste de costume, jetée négligemment sur le dossier de sa chaise. Sa cravate était desserrée, sa chemise blanche froissée au col. Il essayait tant bien que mal de conserver son masque d’homme d’affaires triomphant, pianotant nerveusement sur la table avec ses doigts bagués d’or. Brooke, en revanche, était brisée. Le mascara avait coulé en rigoles noires sur ses joues poudrées. Ses mains tremblaient tellement que le cliquetis de ses menottes heurtait le bois verni de la table à intervalles réguliers.
La porte s’ouvrit.
Avery entra la première. Elle n’avait pas changé de tenue : sa robe de maternité bleu pâle, ses pieds désormais chaussés de simples pantoufles d’hôpital, sa posture droite, le ventre en avant comme un défi jeté à leurs complots. Derrière elle s’avançaient son père, deux substituts du procureur et le directeur de l’administration hospitalière, livide, portant une pile de registres reliés de cuir noir.
Grant leva les yeux. Un sourire factice, teinté de cette morgue qui avait si longtemps hypnotisé les conseils d’administration, s’ébaucha sur son visage.
« Avery », commença-t-il, posant sa voix sur ce registre grave et rassurant qu’il utilisait pour désamorcer les crises de communication. « C’est bien que tu sois là. Nous devons arrêter cette mascarade. Patrick perd la tête, il détruit la réputation de notre famille pour une simple scène de ménage qui a dérapé. Tu sais pertinemment que Brooke a agi sous le coup de l’émotion. Elle s’excusera. Nous réglerons cela financièrement. Une donation anonyme substantielle à la fondation de ton choix, un congé maternité prolongé dans notre villa de Maui, et nous oublierons cet incident. »
Avery s’arrêta à deux mètres de lui. Elle ne prit pas la chaise qu’un agent lui avançait. Elle resta debout, le dominant de toute sa hauteur.
« Tu crois toujours que c’est une affaire de réputation, Grant ? » dit-elle d’une voix d’une troublante neutralité.
« C’est toujours une affaire de réputation et de pouvoir ! » s’emporta-t-il à mi-voix, jetant un coup d’œil méprisant vers les agents. « Tu penses que ton père peut m’abattre avec un dossier médical et une altercation dans un couloir ? Mes avocats sont déjà en train de déposer un recours en nullité pour perquisition illégale. Le matériel de recherche de Whitmore Medical Systems relève du secret de la défense nationale par nos contrats avec le Pentagone. Tu ne peux pas me toucher. Si tu persistes, je te traîne dans la boue médiatique jusqu’à ton dernier souffle. Tu seras la femme hystérique qui a détruit l’homme qui sauvait des vies. Tu n’auras rien. Pas un centime. Pas la garde de cette gamine. »
« Tais-toi, Grant… par pitié, tais-toi ! » sanglota Brooke en s’effondrant sur la table. « Mon père a bloqué mes comptes il y a dix minutes ! Le conseil d’administration de Keating International vient de voter ma révocation immédiate ! Ils savent tout ! Le procureur leur a envoyé les enregistrements vocaux ! »
Grant se tourna vers elle avec une lueur de haine pure. « Ferme-la, idiote ! Tu as frappé devant une caméra alors que je t’avais formellement dit de la coincer dans l’angle mort de l’escalier B ! C’est ton incompétence qui nous a mis dans cette merde ! »
« Non, Grant », intervint Avery. « Ce n’est pas son incompétence. C’est ton arrogance. »
Elle fit un pas de plus vers la table. Elle posa ses deux mains à plat sur le vernis brillant, se penchant légèrement vers lui.
« Tu as passé cinq ans à me faire douter de ma propre mémoire. Tu déplaçais mes affaires dans la maison pour me faire croire que je perdais la raison. Tu payais des psychiatres pour me prescrire des antipsychotiques dont je n’avais pas besoin. Tu as fait changer les serrures de notre appartement de Manhattan sous prétexte que j’avais oublié les clés, alors que tu les avais jetées toi-même dans la bouche d’égout devant mes yeux. Tu pensais que j’étais une proie facile, la petite fille discrète du procureur, trop bien élevée pour faire du scandale. »
Avery marqua une pause. Ses yeux vrillèrent ceux de son mari avec une férocité qu’il ne lui avait jamais connue.