« Non, » dis-je fermement. « Je ne poserai plus jamais les pieds dans cet appartement sans assistance judiciaire. »
« Sage décision. Nous allons envoyer une patrouille constater les dégâts sur votre véhicule garé dehors, puis nous prendrons contact avec le procureur de permanence. En raison de votre état de grossesse avancée, le chef d’accusation de mise en danger d’une personne vulnérable et harcèlement moral aggravé peut être retenu contre les instigateurs. »
Lorsque nous sommes sorties du commissariat, les premières fusées du 4 juillet explosaient au loin dans le ciel noir, des gerbes de pourpre et d’or qui se reflétaient sur le pare-brise de ma berline mutilée. Chaque détonation me rappelait le cliquetis de la cuillère de Travis contre sa bière. « Claire keeps telling everyone we’re having a baby together. But I’m done pretending I know that for sure. »
Il avait voulu son spectacle. Il allait avoir son dénouement.
Le lundi matin à neuf heures, j’étais assise dans le cabinet feutré de Maître Sarah Vance — une homonyme sans aucun lien avec Mason, Dieu merci —, une avocate spécialisée en droit de la famille et préjudices corporels, recommandée par le patron de ma propre compagnie d’assurances.
Sarah Vance avait la cinquantaine élégante, le regard acéré et cette façon très calme de feuilleter les documents qui inspire une confiance immédiate. Devant elle s’étalaient les relevés bancaires du compte joint que Travis et moi avions ouvert pour les dépenses du bébé, le contrat de bail de notre appartement, le rapport de police préliminaire et les cent quarante-huit pages de retranscription intégrale du groupe de discussion fournies par Owen.
« Votre dossier est une anomalie statistique, Claire, » commença-t-elle en ôtant ses lunettes de lecture. « D’ordinaire, dans les affaires de rupture avec contestation de paternité et violences psychologiques, nous manquons cruellement de preuves matérielles. Nous nous heurtons à la parole de l’un contre celle de l’autre. Mais ici… » Elle tapota du bout des doigts la pile de papier. « Ils ont tout consigné par écrit. Ils ont documenté leur propre perversité avec une arrogance stupéfiante. C’est un chef-d’œuvre de bêtise criminelle. »
« Que pouvons-nous faire immédiatement ? » demandai-je.
« Trois choses. D’abord, une ordonnance de protection d’urgence interdisant à Travis Mercer, à sa mère Denise et à ses amis cités dans le chat de vous approcher à moins de deux cents mètres ou de tenter de communiquer avec vous par quelque moyen que ce soit. Ensuite, une sommation par huissier pour récupérer l’intégralité de vos biens personnels dans l’appartement, sous escorte policière. Enfin, l’assignation en justice pour harcèlement aggravé, dégradations volontaires, diffamation publique et tentative d’extorsion d’aveux sous contrainte. »
« Et pour l’enfant ? »
Sarah me fixa avec une gravité bienveillante. « C’est là que nous allons renverser totalement le piège qu’ils ont préparé. Travis voulait un test ADN pour vous détruire publiquement ? Nous allons le lui accorder. Mais pas selon ses règles de foire. Nous allons exiger un test prénatal non invasif par prise de sang, supervisé par un laboratoire agréé par le tribunal. Dès que les résultats certifieront qu’il est le père — et vous êtes certaine qu’il l’est, n’est-ce pas ? »
« Il est le seul homme avec qui j’ai couché ces quatre dernières années. »
« Parfait. Alors dès que le laboratoire aura scellé son nom sur ce certificat officiel, nous déclencherons une procédure de pension alimentaire rétroactive maximale calculée sur ses revenus et ses actifs, tout en demandant la déchéance de son autorité parentale pour maltraitance psychologique prénatale et instigation de violences. Il n’aura aucun droit de visite sans supervision stricte, mais il paiera jusqu’au dernier centime pour l’éducation de cette petite fille qu’il a insultée avant même sa naissance. »
Un sentiment de paix, froid et implacable, m’envahit. « Quand commençons-nous ? »
« Dès aujourd’hui. L’huissier est prévenu pour demain matin dix heures. »
Le lendemain, le soleil de juillet dardait ses rayons impitoyables sur la façade en briques de notre immeuble résidentiel. Deux agents de police en uniforme m’attendaient en bas, accompagnés de Maître Lemoine, l’huissier de justice commis d’office, et de deux déménageurs que Jenna avait engagés.
Quand la clé a tourné dans la serrure du quatrième étage, la porte s’est ouverte sur un Travis méconnaissable.
Il portait un jogging froissé, les yeux cernés de rouge, la barbe de trois jours mal taillée. L’appartement sentait la bière éventée et la nourriture chinoise rance. Quand il m’a vue dans le couloir, son visage s’est d’abord éclairé d’une lueur d’espoir pathétique avant de se décomposer en apercevant les deux uniformes et l’homme en costume tenant un cartable en cuir.
« Claire… qu’est-ce que c’est que ça ? » balbutia-t-il en reculant d’un pas. « Je t’ai envoyé cinquante messages. Maman est malade d’inquiétude. On peut parler tous les deux ? Juste toi et moi ? »
« Monsieur Travis Mercer ? » intervint l’un des policiers d’une voix sèche en brandissant un document officiel. « Je vous signifie par la présente une ordonnance d’éloignement délivrée par le juge des référés. À compter de cet instant, vous n’avez plus le droit de vous adresser directement à Madame Claire Bennett, ni d’approcher sa personne à moins de deux cents mètres. Tout manquement entraînera votre placement immédiat en garde à vue. »
Travis devint blême. Ses lèvres tremblaient. « Mais… c’est mon appartement ! »
« Le bail est aux deux noms, Monsieur, » répliqua l’huissier en entrant d’un pas ferme, sans essuyer ses semelles. « Nous venons inventorier et récupérer l’intégralité des biens exclusifs de Madame Bennett, ainsi que les affaires destinées à l’enfant à naître qu’elle a personnellement financées. Veuillez vous asseoir sur cette chaise et ne faire aucun geste brusque. »
Je suis entrée dans ce qui avait été mon foyer.
Rien n’avait bougé depuis le matin du 4 juillet. Mon livre était encore posé sur la table de chevet, ouvert à la page 112. Les vitamines prénatales étaient alignées à côté de la bouilloire.