Assise dans le vaste bureau tapissé de reliures en cuir, Gigi occupée à gribouiller sur une feuille avec des crayons de couleur, Clara brancha la clé USB sur l’ordinateur portable du notaire. La vidéo démarra.

L’image était nette, cruelle, indiscutable. On voyait Gigi trottiner innocemment vers la table d’honneur, attirée par l’emballage doré d’un paquet cadeau posé à côté du gâteau. Mais ce que Clara n’avait pas vu la veille, absorbée par une conversation à l’autre bout de la pièce, apparut alors en pleine lumière.

Arthur n’était pas surpris par l’enfant. Il l’observait s’approcher depuis plusieurs secondes avec une animosité venimeuse. Lorsque la main potelée de la petite fille effleura le paquet, les lèvres d’Arthur bougèrent, confirmant les propos de Julien, avant que son bras ne s’abatte avec une violence délibérée, calculée, visant à humilier et blesser.

Maître Vaneck ferma l’écran d’un coup sec, le visage assombri par une profonde colère.

« C’est une agression pure et simple sur un mineur, dit-il d’une voix sourde. Mais ce paquet… Clara, savez-vous ce que contenait cette boîte que Gigi a touchée ? »

« Non, répondit Clara, la gorge serrée. C’était un cadeau pour Arthur. Sans doute une montre ou des boutons de manchette. »

« Non, rectifia le notaire en ouvrant un tiroir blindé derrière son bureau. Ce n’était pas une montre. C’était le dossier de clôture de la fiducie de votre grand-père Édouard. Hier marquait le trentième anniversaire de la création de la société mère du groupe Mercier. Et aujourd’hui, vous deviez légalement hériter de la totalité du patrimoine. »

Clara resta pétrifiée, incapable d’assimiler les mots que le notaire prononçait avec une gravité solennelle.

« De quoi parlez-vous ? Grand-père est mort il y a dix ans en laissant une entreprise au bord de la faillite. Mon père et Arthur ont dû tout restructurer. Tout ce qui restait a été placé sous le contrôle exclusif d’Arthur pour éponger les dettes. On m’a toujours répété qu’il ne restait rien pour moi. »

Maître Vaneck laissa échapper un soupir lourd d’amertume. Il posa sur la table un épais dossier relié de ruban bleu, sur lequel figurait le sceau officiel de la chambre des notaires.

« Votre grand-père n’a jamais été ruiné, Clara. Édouard Mercier était un visionnaire. Les actifs immobiliers et les brevets industriels qu’il détenait valaient plus de quarante millions d’euros à sa disparition, et ils en valent le double aujourd’hui. Il savait parfaitement que son gendre, votre père Robert, était un joueur invétéré et un gestionnaire désastreux. Et il avait décelé très tôt chez Arthur cette même folie des grandeurs doublée d’une cruauté sans bornes. Dans son testament initial, rédigé sous mon autorité, Édouard stipulait une clause impérative : l’intégralité de la fortune devait vous revenir à vos vingt-cinq ans, à une seule condition. »

« Quelle condition ? » balbutia Clara, les mains tremblantes.

« Que vous ayez donné naissance à un descendant légitime pour assurer la pérennité du nom Mercier, ou que vous atteigniez l’âge de trente ans célibataire. La naissance de Gigi, il y a deux ans, a scellé définitivement la transmission. Vous étiez la seule et unique propriétaire légitime. Arthur ne devait toucher qu’une rente annuelle modeste, soumise à votre bon vouloir. »

Clara secoua la tête, le regard éperdu.

« Mais alors… pourquoi Arthur dirige-t-il tout depuis dix ans ? Pourquoi mes parents m’ont-ils logée dans ce deux-pièces exigu en me versant une allocation ridicule comme si j’étais un fardeau ? »

Le notaire fit glisser une feuille vers elle. C’était un acte de cession globale et irrévocable de droits successoraux, daté d’il y a huit ans. En bas de la page, en lettres d’encre noire, figurait une signature : Clara Mercier.

« J’ai fait analyser ce document il y a tout juste trois semaines par un expert judiciaire près la cour d’appel, révéla Vaneck en fixant Clara dans les yeux. Quelqu’un s’est présenté dans une étude notariale complaisante du sud du pays avec une fausse procuration et une contrefaçon minutieuse de votre signature. Vous avez été déclarée renonçante à la succession pour cause d’incapacité financière présumée, transférant l’intégralité de vos parts à votre frère Arthur. »

Clara fixa le document, la nausée au bord des lèvres.

« C’est faux… Je n’ai jamais vu ce papier ! À cette date, j’étais hospitalisée pour une pneumonie sévère dans une clinique privée de province… C’est ma mère qui s’était occupée de tous mes papiers administratifs ! »

« Et c’est précisément ce séjour médical qu’ils ont utilisé pour justifier votre absence physique, assena le notaire. Vos parents savaient tout. Depuis dix ans, Robert et Hélène couvrent les mensonges et les dépenses pharaoniques d’Arthur pour une raison bien simple : Robert avait détourné plusieurs millions des comptes de votre grand-père avant sa mort. Arthur l’a découvert et a fait chanter son propre père. Pour éviter la prison et le déshonneur public, vos parents ont conclu un pacte avec le diable. Ils ont sacrifié leur fille pour protéger leur fils et préserver leur statut social. »

Clara porta la main à sa bouche pour étouffer un cri. Toute sa vie, chaque souvenir d’enfance, chaque repas de famille, chaque mot de reproche s’éclairait soudain d’une lueur sinistre. Elle n’était pas la fille indigne et maladroite qu’on lui avait toujours fait croire qu’elle était. Elle était l’otage inconsciente d’un complot ourdi par le sang de son sang.

« Pourquoi Arthur a-t-il frappé Gigi hier soir ? » demanda-t-elle, les larmes coulant enfin sur ses joues, non plus de tristesse, mais d’un effroi pur.

Maître Vaneck baissa les yeux vers le dossier.