« Sur cette vidéo de une minute et quarante secondes », poursuivis-je en regardant Julian droit dans les yeux, « on voit très distinctement ton amante remettre à Lambert une clé USB contenant l’intégralité des plans industriels de votre nouveau prototype de navire hydrogène. Les plans que ton bureau d’études a mis quatre ans à développer. En échange d’un versement de huit cent cinquante mille euros viré sur un compte secret aux îles Caïmans au nom de la société-écran Azur Management, dont elle est l’unique bénéficiaire effectif. »
Julian tourna lentement la tête vers Chloe. La stupeur avait laissé place à une rage sourde, dévastatrice, celle d’un homme qui réalise que sa vanité aveugle a fait de lui le jouet d’une prédatrice encore plus cynique que lui.
« Tu… tu as vendu le brevet ? » souffla-t-il, la voix sifflante. « C’était notre dernier actif viable ! C’était la seule chose qui nous permettait d’éviter la liquidation judiciaire ! »
« Julian… je t’en supplie… » sanglota Chloe, rampant littéralement sur le sol, déchirant sa robe Valentino sans plus se soucier de son prix exorbitant. « Il m’a menacée ! Il m’a dit que si je ne l’aidais pas, ils révéleraient tout sur les détournements de fonds que nous faisions ensemble ! C’était pour nous protéger ! Pour que nous puissions partir tous les deux au Brésil une fois la faillite déclarée ! »
« Partir tous les deux ? » lâchai-je avec un ricanement dénué de la moindre pitié. « Vérifie le manifeste du vol de ce soir, Julian. Le vol Air France de vingt-deux heures quinze à destination de São Paulo ne compte qu’un seul siège en première classe réservé au nom de Chloe Delacroix. Elle ne partait pas avec toi. Elle partait avec l’argent de ta boîte, te laissant seul face à la commission bancaire et au juge d’instruction. »
Eleanor poussa un gémissement affreux, portant la main à son cœur, ses yeux révulsés fixant sa bru avec une épouvante sacrée : « Misérable… Monstre… Tu as introduit cette vipère sous notre toit ! Tu l’as préférée à la mère de ton enfant ! »
« Toi aussi tu l’as préférée, Eleanor », répliquai-je avec une férocité glacée en me tournant vers la vieille femme qui haletait. « Tu l’as invitée à ta table d’honneur. Tu lui as prêté les bijoux de ta grand-mère pour monter les marches du festival le mois dernier. Tu as humilié Lily devant elle chaque jour que Dieu faisait, simplement parce que Chloe savait flatter ta vanité rance et louer tes manières surannées. Vous êtes exactement de la même trempe : des parasites qui se nourrissent du travail des autres en croyant que le monde leur doit tout. »
Le téléphone de Julian se mit à hurler de nouveau. Il ne répondit pas. Les alertes défilaient sans fin : saisie conservatoire des comptes personnels d’Eleanor Vance au titre de la caution solidaire qu’elle avait signée sans lire pour garantir les dettes de son fils ; avis de révocation du bail emphytéotique du manoir familial par la société immobilière du trust Sterling, propriétaire du terrain depuis quarante ans ; blocage des cartes bancaires Infinite et Centurion pour dépassement de plafond et provision nulle.
En l’espace de sept minutes, la dynastie Vance avait cessé d’exister sur la carte économique du pays.
Dehors, le grondement discret mais puissant de plusieurs moteurs lourds se fit entendre sur l’allée de graviers du domaine.
Julian leva des yeux hagards vers les hautes fenêtres. Trois berlines sombres, suivies de deux fourgons banalisés de la gendarmerie nationale, venaient d’entrer dans la cour d’honneur en franchissant les grilles en fer forgé grandes ouvertes.
« Clara… » balbutia Julian, s’avançant vers moi les bras ballants, ses traits ravagés par la terreur de la chute. « Tu ne peux pas faire ça… Je suis le père de Lily. Quoi qu’il arrive, je suis son père légitime ! Pense à elle ! Quel exemple vas-tu lui donner si tu envoies son père en prison ? Nous pouvons nous arranger ! Je te cède le contrôle total de Vance Logistics ! Je déshérite ma mère ! Je chasse Chloe immédiatement, je la fais jeter au cachot ! Mais par pitié… ne détruis pas tout ! »
Je le regardai avec un dégoût si profond qu’il sembla reculer de lui-même sous le poids de mon mépris.
« Tu te souviens de ce que tu as dit il y a dix minutes, Julian ? Tu as dit qu’une folle sans le sou ne traînerait pas le nom des Vance dans le ruisseau. Tu as dit que Lily méritait d’être enfermée dans une pension pour ne pas vous faire honte. »
Je me penchai légèrement vers lui, baissant la voix pour que chaque mot sonne comme un clou planté dans son cercueil d’illusion.
« Lily n’a jamais porté ton nom. Le contrat de mariage prévoyait une déclaration de reconnaissance patronymique conditionnelle. Elle s’appelle Lily Sterling. Elle possède à elle seule soixante pour cent des parts du premier groupe d’infrastructure portuaire d’Europe du Nord. Elle n’a pas besoin de ton nom souillé, de tes faillites frauduleuses ni de ta lâcheté congénitale. Quant à l’exemple que je lui donne aujourd’hui, il est très simple : je lui apprends qu’une femme ne baisse jamais les yeux. Et qu’on ne touche pas impunément à ce qui nous est cher. »
Les lourdes portes du salon s’ouvrirent à la volée.
Six officiers de police judiciaire en civil pénétrèrent dans la pièce, accompagnés de deux magistrats instructeurs et d’un homme d’une soixantaine d’années à l’allure austère, vêtu d’un manteau de laine anthracite impeccable : Maître Alexandre Chen, l’avocat en chef du trust Sterling, l’homme qui avait fait plier les plus grands cartels financiers du continent.
« Madame Sterling », dit Chen en s’inclinant respectueusement devant moi, sans accorder le moindre regard aux trois corps brisés qui gisaient au milieu du salon. « Les notifications d’expulsion immédiate pour occupation sans titre de la propriété ont été signifiées à la préfecture. Les ordonnances de placement en garde à vue pour recel d’actifs sociaux, corruption d’agent public et violences volontaires sur mineur sont signées. »