Tu nous laisses sur le trottoir ? Sans rien ? Après tout ce qu’on a représenté dans cette région ?

Vous avez vous-même dit que j’étais une orpheline ramassée au bas de l’échelle, répondit Éléonore avec une sérénité dévastatrice. Pourquoi une femme de votre rang s’abaisserait-elle à demander la charité à une moins-que-rien ? Vous avez voulu me montrer ma place. Aujourd’hui, je vous montre la vôtre.

Matthieu Sorel posa une main protectrice sur l’épaule de sa fille et la guida doucement vers la sortie.

Viens, mon enfant. La voiture t’attend. Gabriel a besoin de calme, loin de cette pourriture.

Éléonore franchit le perron sans un tremblement. Le vent frais du parc caressa son visage, apaisant la sensation de brûlure sur sa joue. Les bruits de sanglots désespérés et les supplications hysteriques de Blandine Vernier résonnaient encore dans le vestibule, étouffés peu à peu par la fermeture méthodique des lieux par les hommes en noir. Des huissiers arrivaient déjà au bas de l’allée dans des véhicules banalisés pour dresser l’inventaire des biens qui allaient être dispersés aux enchères pour solder les dettes monumentales de la famille déchue.

Le grand portail détruit fut franchi par la berline noire dans laquelle Éléonore et son père avaient pris place à l’arrière.

Dans l’habitacle feutré, insonorisé contre le monde extérieur, régnait un parfum de cuir neuf et de cèdre. Gabriel, éveillé par le léger balancement du véhicule, ouvrit de grands yeux curieux, d’un gris pur et limpide, fixant sans crainte l’homme âgé assis en face de lui. Matthieu Sorel retira ses gants, prit délicatement les petits doigts de son petit-fils dans sa paume puissante et laissa échapper un soupir où se mêlaient la peine d’un père et la férocité d’un patriarche.

Tu as voulu vivre ta vie, murmura-t-il à Éléonore. Je t’ai laissée partir parce que je savais que tu devais voir par toi-même ce que valait la liberté loin de notre forteresse. Est-ce que tu regrettes ?

Éléonore regarda défiler par la vitre teintée les collines verdoyantes de la province qu’elle quittait pour toujours. Elle songea aux nuits de larmes solitaires, aux brimades quotidiennes, à la cruauté insidieuse de ceux qui croient détenir un pouvoir éternel parce qu’ils ont hérité d’un nom sans mérite. Elle toucha sa joue, où la rougeur commençait à s’estomper sous l’effet du baume qu’un médecin de son père venait de lui appliquer discrètement avant le départ.

Je ne regrette rien, répondit-elle d’une voix claire et assurée. Si je n’avais pas traversé cette épreuve, je n’aurais jamais su ce que je valais vraiment. J’ai cru que la bonté consistait à tout accepter. Maintenant, je sais qu’elle exige la force de savoir quand détruire ce qui tente de vous corrompre.

Son père hocha la tête, un éclair d’admiration dans le regard.

Et pour l’avenir ?

Je rentre à la maison, Papa. Mais cette fois-ci, je prends ma place au conseil d’administration. Gabriel n’aura jamais honte de sa mère, et aucun homme ne posera plus jamais la main sur mon destin.

La berline s’élança sur l’autoroute en direction de la capitale, escortée par les trois autres véhicules d’intervention. Derrière eux, sur la colline qui dominait la vallée, le manoir de Val-d’Or ne paraissait plus être qu’une coquille vide de pierres grises, abandonnée à la ruine et au silence de l’oubli.