« Une jeune femme sans domicile, morte d’une tuberculose pulmonaire la même nuit dans le dispensaire public annexe », répondit Faisal d’une voix sourde. « Surya a falsifié les fiches d’admission, profité de la détresse de la famille et fait sceller le cercueil sous prétexte d’un état physique insoutenable consécutif à l’incendie du véhicule. Nadia, quant à elle, a été transférée clandestinement dans une clinique psychiatrique délabrée près de Malang, sous un faux nom, avec un dossier médical la déclarant incapable et amnésique. Surya payait une rente mensuelle dérisoire pour la maintenir sous sédatifs légers. Lorsque la clinique a fermé ses portes il y a deux ans, Nadia, sans passé et sans mémoire, a dérivé de petit travail en petit travail… jusqu’à ce qu’une agence de placement de Denpasar ne l’envoie, par une ironie tragique du destin, servir lors de vos propres fiançailles. »

Arman se leva brusquement, s’approcha de la baie vitrée et contempla les jardins. « Une coïncidence ? »

« Non », rectifia Hendra. « Pas tout à fait. Nadia avait conservé ce pendentif autour du cou. Sur la face intérieure, vous aviez fait graver : À ma seule étoile, A.P.. Elle cherchait inconsciemment à s’approcher des lieux où le nom Pratama résonnait. Quand elle a vu une offre pour la villa d’Uluwatu, son instinct l’a guidée ici, sans même qu’elle sache consciemment pourquoi. »

La porte du bureau s’ouvrit doucement. Nadia se tenait sur le seuil. Elle avait troqué son tablier noir contre une robe de coton bleu pâle que le personnel avait trouvée pour elle. Ses cheveux sombres étaient tirés en arrière, dévoilant son visage fin et ses pommettes délicates. Raka n’était pas avec elle ; il dormait encore d’un sommeil profond, épuisé par les larmes de la veille.

« Entrez, Madame Pratama », dit Maître Faisal avec une déférence sincère et émue.

Nadia esquissa un geste d’hésitation. « Ne m’appelez pas encore ainsi, Maître. Ce nom m’apparaît encore comme un vêtement trop grand que j’aurais emprunté à une autre. »

Arman s’avança vers elle, son regard adouci par une tendresse infinie. « Tu es chez toi, Nadia. Tout ce qui se trouve ici t’appartient. »

« Ce qui m’appartient, c’est mon fils », répondit-elle posément en entrant dans la pièce. « Le reste… les milliards, les terrains, les alliances industrielles, c’est ce qui a failli me coûter la vie et ce qui a corrompu l’âme de Vanessa. Je ne suis pas revenue pour redevenir une figure de proue mondaine, Arman. Je suis revenue parce que mon enfant m’a appelée par mon nom. »

Elle prit place en face de l’avocat et posa ses mains fines sur la table en acajou. « Dites-moi ce que nous devons faire pour régler la situation de cette inconnue. Celle qui repose sous mon nom dans le caveau familial de Giri Meno. »

Arman et Faisal échangèrent un regard surpris. La première préoccupation de Nadia n’était ni sa fortune ni sa vengeance, mais la dignité d’une étrangère morte dans l’anonymat le plus total.

« Les autorités balinaises et le ministère public ont déjà ordonné l’exhumation », expliqua Faisal. « Nous allons procéder à des tests ADN pour retrouver sa famille biologique dans les villages du centre de Java. Tous les frais seront pris en charge par la fondation Pratama, et une sépulture digne lui sera accordée. Quant à vous, la procédure d’annulation du certificat de décès est engagée d’urgence auprès du tribunal de grande instance. D’ici quelques semaines, vous serez officiellement réintégrée dans tous vos droits civils. »

« Bien », dit Nadia, dont la voix ne tremblait pas. « Et pour Vanessa et son père ? »

« Ils font face à des chefs d’accusation accablants », intervint Hendra. « Séquestration, substitution d’état civil, faux et usage de faux en écriture publique, escroquerie aggravée et mise en danger délibérée de la vie d’autrui. Aucun cautionnement ne sera accepté. Le patriarche Surya a déjà fait une déposition complète pour tenter d’éviter la prison à perpétuité. Vanessa refuse de s’alimenter en cellule, mais les preuves matérielles retrouvées sur ses disques durs et ses téléphones ne lui laissent aucune échappatoire. »

Nadia fixa un point invisible sur la table. « Elle croyait que l’amour se construisait sur des ruines. Qu’elle reste avec les siennes. »

Les semaines qui suivirent furent une traversée du désert émotionnelle, bien plus complexe que ne l’avaient imaginé les chroniques mondaines qui s’enthousiasmaient pour ce « miracle d’amour ». La réalité du traumatisme ne s’effaçait pas d’un coup de baguette magique ni par un décret de justice.

Bien que la mémoire de Nadia commençât à refaire surface par vagues intermittentes — une odeur de café torréfié lui rappelait leurs petits-déjeuners à Sanur, une mélodie au piano réveillait le souvenir des berceuses chantées à Raka nourrisson —, elle restait profondément marquée par ses années d’errance. Elle avait pris l’habitude de se réveiller à quatre heures du matin pour balayer les terrasses, prise de panique si elle ne trouvait pas une tâche manuelle à accomplir, réflexe conditionné par des années de domesticité où le moindre temps mort signifiait le renvoi ou la réprimande.

Arman, quant à lui, apprenait la patience. Lui qui avait dirigé des fusions d’entreprises d’une main de fer dut apprendre à poser son autorité au vestiaire. Il s’asseyait simplement près d’elle dans la cuisine au petit matin, lui préparait lui-même une tasse de thé au gingembre et attendait sans rien imposer.

« Tu n’as plus besoin de travailler pour qui que ce soit, Nadia », lui répétait-il doucement.

« Travailler est la seule chose qui me prouvait que j’existais encore quand je ne savais plus qui j’étais », lui répondit-elle un matin, les yeux fixés sur le soleil levant. « Quand tu n’as ni nom, ni famille, tes mains sont ta seule ancre dans le monde réel. Si tu m’enlèves cela d’un coup pour m’enfermer dans une cage dorée, j’aurai l’impression de mourir une seconde fois. »