Le monde de Claire, cet édifice de certitudes bourgeoises, de déjeuners de famille bien ordonnés et d’amour filial protecteur, s’effondra net, laissant place à une carcasse de mensonges purulents. Son père avait vendu sa fille aînée pour sauver sa peau d’escroc et avait laissé des nervis tordre le bras de la cadette pour authentifier le vol.
« Et Evan ? » murmura-t-elle, les larmes roulant enfin sur ses joues, froides et acides.
« Evan a décidé ce matin de ne pas attendre les délais légaux de trente jours, » reprit Castan. « Il a déposé l’acte au tribunal de commerce à neuf heures précises, avec effet rétroactif à la minute où l’officier d’état civil prononcerait la formule de mariage. Mais il a modifié les clauses secrètes : au lieu d’éponger les dettes de Richard, il a transféré la totalité du passif pénal sur la tête de ton père tout en gardant l’actif pour sa société personnelle. Richard pensait être sauvé jusqu’à ce que son banquier l’appelle au milieu de la fête pour lui annoncer que ses comptes personnels étaient gelés et que les mandats d’arrêt étaient signés. C’est pour cela qu’il a sauté à la gorge d’Evan. Non pas pour te défendre, Claire. Mais parce qu’il s’est rendu compte qu’Evan l’avait ruiné tout en lui prenant sa fille et le trust. »
Un coup de tonnerre déchira la nuit, suivi immédiatement d’un éclat violent de lumière blanche dans la lunette arrière.
Deux 4×4 noirs, massifs et dépourvus de plaques visibles, venaient d’apparaître sur la chaussée désolée derrière eux. Leurs phares à longue portée perçaient la bruine, balayant l’habitacle de la berline d’une lueur aveuglante.
« Ils ont retrouvé le signal de ton téléphone, » dit froidement Castan en rétrogradant.
Claire regarda l’appareil dans sa main. Elle n’avait pas pensé à retirer la carte SIM. Sur l’écran, un message venait d’arriver, émanant d’un nouveau numéro masqué :
Arrêtez-vous au prochain carrefour. Olivia est avec nous dans la voiture de tête. Si vous franchissez la limite du comté, nous déposons une plainte pour séquestration de mineure et escroquerie contre ta mère.
Hélène arracha le téléphone des mains de Claire, baissa sa vitre d’un pouce et balança l’appareil dans les eaux noires du canal qui bordait la route. L’objet disparut dans un clapotis imperceptible.
« C’est faux, » siffla Hélène. « Olivia est sous la garde de ma sœur. Elle est en sécurité dans la cave de la paroisse Saint-Jude. Ils bluffent pour vous forcer à signer l’acte de renonciation physique. La procuration numérique ne tiendra pas devant un juge d’instruction si tu n’es pas là en personne pour la contester demain matin à la première heure. »
Le choc fut brutal.
Le premier 4×4 venait de percuter l’aile arrière gauche de la berline. La vieille voiture fit une embardée violente sur la chaussée détrempée. Les pneus crissèrent sur le bitume gras, envoyant le véhicule frôler la glissière de sécurité en acier corrodé qui les séparait d’une chute de vingt mètres dans le bassin portuaire.
« Accrochez-vous ! » cria Castan.
Le vieil avocat braqua à contre-sens, redressant la trajectoire par miracle, mais le deuxième 4×4 accélérait déjà sur leur flanc droit pour les coincer en étau contre le parapet de béton du pont tournant qui se profilait devant eux.
Les feux du pont étaient au rouge clignotant. La travée centrale, actionnée par un mécanisme hydraulique centenaire, commençait lentement à pivoter pour laisser passer un cargo charbonnier dont la corne de brume mugissait dans le brouillard.
L’espace entre les deux tabliers de fer s’ouvrait inexorablement : un mètre, deux mètres d’abîme d’eau croupie sous la structure.
« Castan, non ! » cria Hélène en s’agrippant au dossier.
« Si nous nous arrêtons, mademoiselle Bennett ne verra jamais le lever du jour libre, » répondit l’avocat d’une voix d’un calme sépulcral.
Il écrasa l’accélérateur. Le vieux moteur diesel rugit dans une plainte mécanique. La berline bondit en avant, arrachant la barrière en bois peinturluré d’un claquement sec. Les roues avant quittèrent le tablier fixe au moment précis où le pont affichait une brèche de près de trois mètres.
La sensation de chute libre dura une fraction de seconde, une suspension d’éternité où la dentelle blanche de la robe de Claire sembla flotter dans l’obscurité comme un linceul. Le train d’atterrissage s’écrasa sur le tablier tournant avec un craquement de tôle et un jaillissement d’étincelles. Les pneus éclatèrent, mais l’inertie projeta la berline de l’autre côté de la structure mobile.
Derrière eux, le premier 4×4 tenta le même saut désespéré. Son pare-chocs lourd heurta le rebord d’acier avec un angle oblique. Claire vit dans le rétroviseur le monstre de métal basculer sur le flanc, tournoyer dans le vide et s’abîmer lourdement dans le sillage noir du cargo, englouti par les remous du fleuve dans une explosion d’écume blanche.
Le second véhicule freina in extremis, ses pneus fumant sur le béton, bloqué par la travée désormais grande ouverte. Evan Cole en sortit.
Sous la pluie battante qui ruisselait sur son visage décomposé, il paraissait minuscule contre l’immensité de ferraille du pont. Il ne criait plus. Il regardait la berline accidentée achever sa course contre les piles de ballast de la rive sud.
La vieille berline s’immobilisa dans un sifflement de vapeur brûlante, le radiateur éventré.
Castan coupa le contact. Un silence lourd retomba sur les berges, troublé seulement par le clapotis de l’eau contre les pieux de bois et la respiration rauque des trois survivants.
Claire poussa sa portière déformée. Elle posa ses pieds nus dans la boue froide du quai de déchargement. Elle ne tremblait plus. Le froid ne semblait plus l’atteindre.
Elle ramassa un pan de sa traîne déchirée, maculée d’huile de moteur et de terre noire. Avec une lenteur méticuleuse, elle saisit l’ourlet de satin et le déchira sur toute sa longueur, dépouillant la robe de sa splendeur factice pour n’en laisser qu’une tunique courte, brute, taillée pour la marche.
« Où allons-nous maintenant ? » demanda-t-elle sans se retourner.