L’un des bénéficiaires effectifs dissimulés derrière les prête-noms n’était autre que Samuel Pike.
Et l’actionnaire majoritaire de la société mère s’appelait Meredith Mercer.
Si Daniel signait la cession, Meredith touchait les fonds de Harrow Point tout en affaiblissant la valeur patrimoniale de Briarwood. Et si Daniel refusait, Meredith accumulait les preuves de son instabilité émotionnelle, de son incapacité à assurer la sécurité élémentaire de Kyle dans son propre jardin, pour demander la garde exclusive devant le tribunal des tutelles de White Plains.
L’agression de Liam n’était pas un accident de parcours : c’était la première pièce d’un dossier monté de toutes pièces pour déclarer Daniel inapte et s’emparer de Kyle et de la fortune familiale.
À minuit passé, Daniel quitta Briarwood sans faire de bruit. Il monta dans sa voiture et roula vers le sud du comté, jusqu’au quartier modeste où vivait Liam Carter.
Il trouva le petit immeuble de briques rouges. La lumière filtrait encore à travers les stores du rez-de-chaussée. Daniel marcha vers la porte d’un pas lourd, le cœur serré par une culpabilité écrasante.
Il frappa trois coups.
La porte s’entrouvrit, retenue par une chaîne de sécurité. Le visage de Liam apparut. Sa joue gauche portait encore une trace bleuâtre. Ses yeux s’écarquillèrent de méfiance et de fatigue en reconnaissant l’homme qui se tenait sur son perron.
« Monsieur Mercer ? Si vous êtes venu me menacer à nouveau, sachez que j’ai déjà contacté un avocat… »
« Je ne suis pas venu vous menacer, Liam », coupa Daniel d’une voix brisée, presque inaudible.
Daniel fit un pas en arrière et, devant le jeune homme interdit, baissa la tête.
« J’ai vu la vidéo de la caméra de la grange », dit Daniel, les larmes coulant enfin sur ses joues sans qu’il cherche à les retenir. « J’ai vu ce que ma sœur a fait. Et j’ai vu comment vous avez sauvé mon fils. »
Un silence épais tomba dans le couloir de l’immeuble.
Liam resta immobile, observant ce colosse de l’immobilier, cet homme d’affaires richissime d’ordinaire si arrogant, brisé en deux par la honte sur son paillasson.
Liam détacha lentement la chaîne de sécurité et ouvrit la porte en grand.
« Entrez », dit-il sobrement.
À l’intérieur du modeste appartement, Daniel posa son téléphone sur la table de la cuisine et lança la lecture de la vidéo. Liam regarda l’écran. Quand il vit Meredith tirer la balançoire en arrière et la relâcher sur l’enfant, ses mâchoires se serrèrent.
« Elle est folle… » murmura Liam, horrifié. « Elle aurait pu le tuer. »
« Je vous ai frappé alors que vous veniez d’empêcher le pire jour de ma vie », dit Daniel en tremblant. « Il n’y a pas de mots pour réparer une chose pareille. Aucun argent, aucune excuse ne suffira jamais. Mais je vous en supplie, Liam… aidez-moi à protéger mon fils. Elle veut me l’enlever. »
Liam posa une compresse de glace sur la table. Il regarda Daniel droit dans les yeux. Malgré la violence du coup reçu l’après-midi même, la colère de l’éducateur avait disparu, laissant place à une détermination calme.
« Kyle est un bon petit », dit Liam avec douceur. « Il a déjà assez souffert. Que voulez-vous faire ? »
Daniel essuya son visage. Le regard éperdu du père céda la place à la froideur implacable du stratège.
« Elle pense que je suis terrassé. Elle pense que je vais signer les papiers de Harrow Point demain matin pour acheter ma tranquillité d’esprit. Nous allons lui donner exactement ce qu’elle attend. Mais nous allons nous assurer qu’elle ne s’en relève jamais. »
Le lendemain matin, une brume dense enveloppait les jardins de Briarwood.
À 9 heures précises, Samuel Pike arriva au domaine dans sa berline de luxe. L’avocat, un septuagénaire aux cheveux argentés et au sourire obséquieux taillé sur mesure pour les salons de la haute société, rejoignit Meredith dans la grande salle à manger.
Meredith était rayonnante. Elle portait un tailleur de laine grise d’une élégance impeccable. Elle buvait son thé à petites gorgées pendant que Pike sortait les documents officiels de sa mallette en cuir de Russie.
« Daniel est dans son bureau ? » demanda Pike à voix basse.
« Il n’a pas dormi de la nuit », susurra Meredith avec un sourire en coin. « Il est brisé. L’incident d’hier a fait sauter ses derniers verrous. Il signera la cession sans même lire les annexes. »
« Et concernant la tutelle ? »
« Dès que la signature de Harrow Point sera enregistrée, nous déposerons le rapport d’incident avec le témoignage sous serment que j’ai rédigé concernant l’agression de Kyle et la négligence de Daniel. Dans six semaines, Briarwood sera entièrement sous notre contrôle exclusif. »
Pike hocha la tête, satisfait. « Parfait. Allons clore ce chapitre. »
Ils montèrent l’escalier monumental et frappèrent à la porte du bureau de Daniel.
« Entrez », répondit une voix terne de l’intérieur.
Daniel était assis derrière son bureau, les cernes marqués, les manches de chemise retroussées. Devant lui étaient étalés les multiples feuillets de l’accord avec Harrow Point.
Meredith s’avança avec une sollicitude feinte, posant une main réconfortante sur son épaule.
« Comment te sens-tu, mon frère ? Comment va Kyle ce matin ? »
« Il dort encore », répondit Daniel sans lever les yeux. « Il a fait des cauchemars. Toute cette histoire… j’ai l’impression de perdre pied, Meredith. Tu avais peut-être raison. Je n’arrive plus à tout gérer. »
Pike s’approcha en ouvrant son stylo-plume doré.
« C’est une sage décision, Daniel. La cession de Harrow Point va vous soulager d’un poids immense. Vous n’avez qu’à apposer vos initiales au bas de chaque page et signer l’acte principal à la dernière page. »
Daniel prit le stylo, hésita, la pointe effleurant le papier.
« Et vous me garantissez que cet argent restera dans le trust de Kyle ? » demanda-t-il, la voix tremblante.
« Absolument », assura Pike sans ciller. « Les statuts sont inviolables. »