Elle reprit son souffle dans un râle étouffé, tandis qu’en arrière-plan, j’entendais effectivement des coups sourds et répétés résonner contre une porte en bois, accompagnés de hurlements étouffés d’une voix masculine qui ne pouvait être que celle de Daniel.
« J’ai fait un test de paternité prénatal, » poursuivit Chloé, la voix brisée par la honte. « Daniel croyait que c’était son enfant parce que nous avions couché ensemble une fois, juste après mes premières démarches de divorce. Mais les résultats ont prouvé que le bébé était de Marc. Daniel ne l’a jamais su ! Je lui ai menti parce que… parce qu’il payait tout ! Il payait mon loyer, ma clinique, mes factures ! Il m’a dit qu’il allait te quitter dès que ton accouchement serait passé, qu’il prendrait la garde de ta fille pour que nous formions une famille parfaite ! Je ne voulais pas que ça aille aussi loin, je te le jure ! »
L’ironie de la situation était si monstrueuse, si grotesque, qu’un rire nerveux manqua d’échapper à mes lèvres. Daniel, le brillant avocat, le stratège arrogant qui croyait tout contrôler et m’avait traitée comme un vulgaire pion gênant, avait été manipulé du début à la fin par une femme aux abois qui l’avait utilisé comme un carnet de chèques sur pattes.
« Jennifer, aide-moi ! » hurla Chloé alors qu’un fracas violent retentit au bout de la ligne, suivi du bruit de bois qui cède. « Il a cassé la poignée ! Daniel, recule ! Recule, j’ai appelé les flics ! »
La communication fut brutalement coupée dans un grésillement strident.
Mon père me regarda, stupéfait. « Qu’est-ce qu’on fait ? »
« On appelle le commissariat central, » répondis-je immédiatement en composant le numéro de la police. « Pas pour le sauver, lui. Mais pour qu’ils le cueillent en flagrant délit de violation de domicile et d’agression. C’est la dernière pièce du puzzle dont Sarah a besoin pour obtenir une ordonnance de protection définitive et la garde exclusive sans droit de visite immédiat. »
En moins de dix minutes, le signalement était transmis. Daniel, aveuglé par la rage, la déchéance et l’alcool qu’il avait sans doute ingurgité après le désastre de l’hôtel, venait de creuser sa propre tombe pénale.
Les quarante-huit heures qui suivirent furent un tourbillon d’une intensité impitoyable.
Daniel avait été interpellé au domicile de Chloé sans ménagement par une patrouille de police alertée pour violences domestiques et dégradation de biens. Complètement ivre, refusant d’obtempérer et ayant tenté de frapper l’un des agents qui le menottait, il avait passé la nuit et la journée du lendemain en cellule de dégrisement puis en garde à vue prolongée.
Le lundi matin, à neuf heures, je franchissais les portes vitrées du cabinet de Me Sarah Maillard.
Sarah était une femme d’une cinquantaine d’années au regard perçant d’aigle, vêtue d’un tailleur pantalon bleu marine sans fioritures. Elle m’accueillit avec une poignée de main ferme et un sourire carnassier qui en disait long sur l’état des négociations.
« Asseyez-vous, Jennifer. Vous avez fait un travail remarquable samedi. L’associé principal de Daniel, Richard Miller, m’a contactée personnellement hier soir. Il est furieux, non seulement contre Daniel, mais terrifié à l’idée que le nom de son cabinet soit associé à un scandale de détournement de fonds conjugaux dans la presse locale. Ils ont découvert lors de leur audit préliminaire qu’il avait falsifié des notes de frais pour couvrir les déjeuners et les cadeaux de sa maîtresse. Il est licencié pour faute lourde sans aucune indemnité de départ. »
« Et pour la procédure pénale de samedi soir ? » demandai-je.
« Son avocat commis d’office a tenté d’obtenir une libération sous caution, mais compte tenu des violences, de la violation de domicile chez Mme Vance et de notre propre requête en référé pour violences psychologiques et dilapidation frauduleuse d’actifs, le juge des libertés a ordonné son placement sous contrôle judiciaire strict avec interdiction formelle d’approcher de votre personne, de votre fille, de votre domicile et de celui de vos parents à moins de cinq cents mètres. »
Sarah ouvrit un dossier volumineux posé sur son bureau et me tendit plusieurs documents légaux prêts à être signifiés par huissier.
« Voici nos demandes pour la convention de divorce et la liquidation du régime matrimonial :
Premièrement, la garde exclusive totale de Lily, avec déchéance provisoire du droit de visite de Daniel jusqu’à expertise psychiatrique et apurement de ses démêlés avec la justice.
Deuxièmement, la soulte compensatoire intégrale pour les quarante-cinq mille dollars dilapidés, majorée des intérêts légaux et de dommages et intérêts pour préjudice moral d’un montant de trente mille dollars.
Troisièmement, l’attribution préférentielle et exclusive de la propriété de votre résidence principale, en contrepartie de l’abandon de vos créances sur ses parts de la résidence secondaire, qui feront l’objet d’une saisie immobilière pour rembourser les dettes de la fête et les créances bancaires qu’il a contractées seul. »
Elle me fixa avec une intensité bienveillante. « En clair, Jennifer : il ressort de ce mariage ruiné, sans emploi, sans logement, avec un casier judiciaire en préparation, tandis que vous conservez votre maison, votre fille et votre sérénité financière. »
Je signai chaque page d’une main ferme, sans la moindre hésitation. Il n’y avait en moi ni désir de vengeance puérile, ni remords. Seulement la froide satisfaction de la justice rétablie, la sensation nette de remettre les pendules à l’heure d’un monde qu’il avait tordu pour satisfaire son narcissisme destructeur.
Le mardi après-midi, je dus retourner une dernière fois à notre maison pour superviser le déménagement définitif des affaires personnelles de Daniel, encadré par deux agents de police municipale et un serrurier mandaté pour certifier les lieux.
La maison résonnait d’un silence fantomatique.
Dans le salon, tout était resté en l’état depuis le matin du baptême. La robe rouge que j’avais ôtée en rentrant, les cadeaux non déballés des invités empilés dans un coin, les cartes de félicitations aux vœux hypocrites qui semblaient désormais narguer le vide de la pièce.