Le visage de Mark se décomposa. Il n’avait jamais remarqué la petite caméra dôme dissimulée sous la corniche du toit.

« Madame la Juge ! » tenta d’intervenir Barin. « Ces enregistrements sont déloyaux… »

« Rejeté », trancha la juge Lemaire d’une voix sèche. « Le constat d’huissier corrobore l’ensemble des éléments matériels. Continuez, Maître Delacroix. »

« Le troisième point, Madame la Juge, est le plus déterminant », reprit l’avocat en fixant Mark avec une froideur de chirurgien. « Mon confrère évoque la détresse financière de l’entreprise de Monsieur Moreau. Nous avons fait procéder, par un collège d’experts-comptables judiciaires assermentés, à l’audit complet des flux financiers des comptes de ladite société. »

Delacroix pointa un doigt accusateur sur les graphiques annexés au dossier.

« Nous avons découvert que Monsieur Moreau a détourné quatre cent cinquante-deux mille dollars des actifs de sa société pour financer les voyages, les vêtements de luxe et le véhicule de sa maîtresse. Et pour couvrir ces malversations, Monsieur Moreau a souscrit deux emprunts bancaires auprès de la Banque Nationale en imitant grossièrement la signature de Madame Claire Moreau pour la désigner comme caution solidaire à son insu. »

Un silence de plomb tomba sur la salle d’audience.

Mark devint livide, les yeux exorbités. Ses mains commencèrent à trembler de manière incontrôlable sur la table vernie.

« C’est faux ! » hurla-t-il soudain, perdant tout contrôle. « C’est un mensonge ! Elle était au courant de tout ! Elle voulait m’aider ! »

« Taisez-vous, Monsieur Moreau ! » tonna la juge en frappant la table de son maillet. « Maître Barin, tenez votre client ou je le fais expulser sur-le-champ pour outrage à magistrat ! »

Barin se pencha vers Mark, lui murmurant des paroles affolées à l’oreille, mais Mark ne l’écoutait plus. Il fixait Claire avec un mélange de terreur et de haine pure.

« Voici », poursuivit Delacroix sans ciller, « le rapport d’expertise graphologique officielle ordonné en référé samedi matin, attestant sans l’ombre d’un doute que les signatures apposées sur les actes de caution ne sont pas de la main de Madame Moreau. En conséquence de quoi, une plainte avec constitution de partie civile pour faux en écriture privée, escroquerie aggravée et abus de biens sociaux a été déposée ce matin même sur le bureau du Procureur de la République. »

La juge Lemaire referma les dossiers avec un claquement sec qui résonna comme une sentence irrévocable.

« Le tribunal a suffisamment d’éléments pour statuer sur les mesures d’urgence », déclara-t-elle avec une sévérité implacable. « Monsieur Moreau, la jouissance exclusive du domicile conjugal est maintenue à Madame Claire Moreau. Il vous est fait interdiction absolue d’approcher ce domicile dans un rayon de cinq cents mètres sous peine d’arrestation immédiate. Vos demandes de pension et de compensation financière sont purement et simplement rejetées pour mauvaise foi caractérisée. Par ailleurs, une ordonnance de séquestre conservatoire est immédiatement prise sur l’ensemble de vos avoirs bancaires et parts sociales dans l’attente des suites de l’instruction pénale. L’audience est levée. »

Lorsque Mark sortit de la salle d’audience, soutenu par son avocat qui tentait déjà de se désengager du dossier pour défaut de provision, il trouva Vanessa dans le couloir, son téléphone à l’oreille.

Elle venait d’assister à l’effondrement de son amant à travers la porte vitrée entrouverte. Elle avait tout entendu : les détournements, la faillite imminente, la prison qui se profilait.

« Vanessa… » bégaya Mark en s’approchant d’elle, cherchant un regard de réconfort. « Ce n’est rien, mes avocats vont contre-attaquer, on va s’en sortir… »

Vanessa recula d’un pas, son regard chargé d’un dégoût glacial.

« Ne me touche pas, Mark. »

« Quoi ? Mais enfin, Vanessa, c’est moi ! J’ai tout fait pour toi ! »

« Tu as tout fait ? Tu es un menteur et un criminel pathétique. Tu m’as fait croire que tu étais un riche entrepreneur alors que tu ne possèdes même pas la maison dans laquelle tu voulais m’installer. Tu as falsifié des signatures pour m’offrir des vacances ? Tu es écœurant. »

« Vanessa, attends ! » supplia Mark alors qu’elle ramassait son sac à main. « Tu ne peux pas me laisser tomber maintenant ! J’ai besoin de toi ! »

« Mon taxi m’attend en bas. Je pars pour l’aéroport. Ne m’appelle plus jamais. Si tu t’approches de moi, je dirai à la police que tu m’as forcée à accepter cet argent. »

Elle tourna les talons, ses talons aiguilles claquant sur le marbre du couloir avec une régularité métronomique, le laissant seul, anéanti, au milieu des regards curieux des greffiers et des policiers de garde.

C’est à cet instant précis qu’un huissier d’audience approcha Mark et lui tendit une dernière notification sous pli scellé.

« Pour vous, Monsieur Moreau. De la part de Maître Delacroix. »

Les mains tremblantes, Mark déchira l’enveloppe, espérant une quelconque proposition d’accord à l’amiable de la part de Claire.

Ce n’était pas un accord.

C’était un extrait officiel du registre d’immatriculation d’une nouvelle fondation philanthropique créée le matin même, baptisée « Fondation Hélène Belmont pour l’Entrepreneuriat Féminin », dotée d’un capital initial de vingt millions de dollars issus du trust « Aegis Heritage ».

Au bas de la feuille, un communiqué de presse imprimé sur papier glacé portait en titre :

« Tirage historique de la Loterie Nationale : La gagnante unique des 73 millions de dollars finance un réseau d’abris et de formation pour femmes victimes de violences économiques. »

Et au dos de la page, écrit à la main de la plume fine et reconnaissable entre mille de Claire, un mot simple, impitoyable :

« Tu avais raison, Mark. Tu as fait ton choix vendredi matin à six heures quatorze. Merci de m’avoir libérée avant que je n’encaisse mon billet. Bon courage avec la justice. »

Mark s’effondra lentement sur le banc en bois du tribunal, le papier glissant de ses doigts engourdis.