« Hélène, dit Rose très doucement, utilisant pour la première fois de sa vie le prénom de celle qu’elle avait toujours appelée “Madame”. Je ne vous hais pas. La haine demande trop de forces, et je n’en ai plus beaucoup à donner. Mais je vous plains. Parce que moi, quand je rentre dans mon petit appartement le soir, je n’ai peur de rien ni de personne. Tandis que vous… vous avez passé vingt-deux ans à craindre le jour où ce papier réapparaîtrait. Chaque repas, chaque sourire, chaque bijou que vous avez porté n’était qu’un mensonge pour masquer votre lâcheté. »
Madame Valois enfouit son visage dans ses mains tremblantes et laissa échapper des sanglots convulsifs, dépourvus de larmes véritables, ceux d’une orgueilleuse brisée par l’évidence de sa déchéance.
Rose se retourna vers sa fille. « Viens, Élise. Nous rentrons. »
« Attendez, » intervint Thomas.
Il s’approcha d’Élise. Ses yeux suppliaient, mais il n’y avait en lui aucune trace de faiblesse complaisante.
« Élise, regarde-moi, dit-il d’une voix sourde. Je te jure devant Dieu que je ne savais rien. Mais savoir aujourd’hui fait de moi un criminel si je ne répare pas ce qui a été détruit. »
Élise le fixa longuement. Dans son regard ne brûlait plus la colère aveugle, mais une lucidité d’acier.
« Tu ne pourras pas réparer vingt années de pauvreté, Thomas. Tu ne pourras pas lui rendre la maison où mon père est mort, celle où j’ai appris à marcher. Tu ne pourras pas effacer les hivers où elle éteignait les radiateurs pour pouvoir payer mes livres de droit. »
« Je le sais, répondit-il, la gorge nouée. Mais je peux refuser de continuer à vivre dans ce mensonge. »
Il se tourna vers la porte et héla le majordome :
« Charles ! »
Le domestique apparut aussitôt dans l’encadrement de la porte, le visage impassible des professionnels de l’aristocratie, mais les yeux pétillants d’une tension contenue.
« Faites avancer la voiture pour Madame Guérin et mon épouse. Immédiatement. »
« Thomas, non… murmura sa mère, relevant un visage décomposé par la panique. Tu ne peux pas me laisser seule ici… Pas comme ça… Nous devons discuter avec les avocats… Les apparences, Thomas, si la presse apprend… si le conseil d’administration… »
Thomas s’arrêta sur le pas de la porte. Il ne se retourna même pas complètement, lui accordant à peine un profil glacial.
« La société sera informée dès lundi matin. Les avocats d’Élise déposeront une plainte pour abus de confiance, escroquerie financière et recel de biens sociaux. Chaque centime dérobé à Rose sera restitué avec les intérêts légaux cumulés sur deux décennies, dût-on vendre ce domaine, cette vaisselle et jusqu’au dernier tableau de mon père. Et si la justice décide que cela relève du pénal, mère, vous assumerez seule les barreaux de votre cellule. »
« Tu es mon fils ! » cria-t-elle dans un sursaut de désespoir déchirant.
« J’étais le fils d’une illusion, répliqua-t-il sans trembler. À partir d’aujourd’hui, je n’ai plus de mère dans cette maison. »
La grande porte d’entrée en chêne massif claqua avec une lourdeur sépulcrale, faisant tinter les pampilles du lustre de cristal qui oscillait au plafond du vestibule.
Dans la salle à manger désertée, Madame Valois resta seule. Le silence qui régnait désormais n’était plus le silence d’une tension dramatique, mais celui, irrévocable, d’une tombe. Les morceaux de porcelaine brisée sur le sol reflétaient les rayons obliques d’un soleil déclinant, témoins immobiles de la chute d’un empire dont la noblesse n’avait jamais été qu’un mirage d’argent volé.
Les jours qui suivirent cette confrontation furent marqués par un séisme sourd dans les cercles fermés de la haute bourgeoisie régionale. La famille Valois, qui régnait sur l’économie locale depuis trois générations, vit son réseau d’alliances s’effriter à une vitesse vertigineuse dès que les premières rumeurs d’une assignation en justice commencèrent à fuiter du parquet.
Thomas n’avait pas fléchi. Dès le lundi à l’aube, il avait mandaté un cabinet d’audit indépendant pour éplucher l’intégralité des livres comptables de l’entreprise depuis l’année de la quasi-faillite. Ce que les experts découvrirent dépassa les prévisions les plus sombres d’Élise : le montage luxembourgeois orchestré par Henri et Hélène Valois ne s’était pas limité à l’exploitation de la garantie hypothécaire de Rose. Il avait servi de matrice à un vaste système d’évasion fiscale et de siphonage de fonds publics alloués au titre de la reconversion industrielle.
Installée dans l’appartement modeste de sa fille, Rose assistait à ces manœuvres avec une réserve pudique. Elle refusait les hôtels de luxe que Thomas lui proposait pour l’éloigner du tumulte. Elle restait assise près de la petite fenêtre donnant sur la cour intérieure, tricotant inlassablement des écharpes de laine, insensible aux millions d’euros dont les experts débattaient dans des bureaux vitrés du quartier d’affaires.
« Tout ce que je voulais, disait-elle à Thomas lorsqu’il venait le soir, les traits tirés par des nuits sans sommeil, c’était que tu sois un bon mari pour Élise. L’argent ne fait pas repousser les années perdues. »
« Il ne répare pas le temps, Rose, répondait Thomas en tenant respectueusement les mains rêches de la vieille dame, mais il rétablit la vérité. Et pour la première fois de ma vie, je veux mériter de vous regarder en face. »
Au domaine des Valois, l’isolement était devenu absolu. Madame Valois avait congédié une partie de son personnel par méfiance paranoïaque, persuadée que ses employés espionnaient pour le compte de la police. Les rideaux des grandes fenêtres demeuraient tirés jour et nuit pour décourager les journalistes qui commençaient à rôder aux grilles du parc. Cloîtrée dans son salon aux tapisseries décolorées, elle passait ses journées à errer d’une pièce à l’autre, un verre d’eau-de-vie à la main, parlant au portrait silencieux de son défunt mari, lui reprochant tour à tour sa bêtise et son imprévoyance.