Soutenant l’inconnue qui s’appuyait lourdement sur elle, Emily l’aida à franchir les quelques mètres qui les séparaient du Café Valois. Dès qu’elles poussèrent la porte, un concert de murmures indignés et de regards dégoûtés monta de la salle. L’eau boueuse ruisselait de leurs vêtements sur le parquet ciré immaculé.
Amanda Keller surgit comme un rapace, barrant le passage, les bras croisés, le regard brûlant de haine.
« Tu as osé ? » cracha Amanda, pointant un index accusateur vers Emily avant de toiser la vieille femme avec une répugnance non dissimulée. « Tu ramènes cette clocharde dans mon établissement ? Regarde ce sol ! Tu as ruiné mon parquet d’acajou avec vos guenilles ! Vous empestez l’égout ! »
« Madame Keller, s’il vous plaît », supplia Emily, maintenant la vieille dame debout. « Elle vient d’échapper à une crise médicale grave. Elle a juste besoin de s’asseoir cinq minutes et de boire un verre d’eau chaude. »
« Pas sous mon toit ! » tonna Amanda, sa voix stridente couvrant le jazz feutré diffusé par les enceintes. Plusieurs clients se reculèrent en pinçant le nez, tandis que d’autres sortaient discrètement leurs téléphones pour filmer la scène. « Ce lieu est réservé à une clientèle respectable, pas aux mendiants qui ne se sont pas lavés depuis un mois ! Quant à toi, petite insolente, tu es virée pour faute grave ! Prends tes affaires et disparais avec ton amie de la caniveau. Je ne te verserai pas un sou de ton salaire de ce mois-ci pour compenser le nettoyage que tu m’obliges à payer ! Dehors ! »
La vieille femme, jusqu’alors courbée et silencieuse, redressa lentement la tête. Le changement dans sa posture fut si soudain et si magistral qu’Amanda s’interrompit, prise de court par une autorité invisible qui semblait émaner de cette silhouette décharnée.
« Votre nom est Amanda Keller, n’est-ce pas ? » demanda l’inconnue d’un ton d’un calme absolu, presque glacial.
Amanda ricana nerveusement, reprenant contenance. « Et alors ? Vous croyez que votre avis m’importe, la souillon ? Sortez d’ici avant que j’appelle la police pour violation de domicile et vagabondage ! »
L’inconnue plongea la main dans son sac cabas en toile effilochée. Mais au lieu d’en tirer des détritus ou quelques pièces de monnaie rouillées, elle en extirpa un portefeuille en cuir fin orné d’un blason doré, duquel elle sortit un téléphone dernier cri totalement étanche ainsi qu’une carte de visite d’un noir mat, bordée d’or massif.
Elle ne daigna même pas tendre la carte à Amanda. Elle composa un numéro rapide sur son téléphone et mit l’appareil sur haut-parleur. La sonnerie ne retentit qu’une seule fois avant qu’une voix masculine, obséquieuse et empreinte d’une déférence totale, ne réponde :
« Madame de Vanech ? Dieu soit loué ! Votre chauffeur et vos gardes du corps vous cherchent dans tout le quartier depuis que vous avez échappé à leur vigilance lors de votre promenade matinale ! »
« Philippe », dit la vieille femme d’une voix où ne subsistait plus la moindre trace de faiblesse, une voix d’acier trempé qui fit frissonner toute l’assemblée. « Je viens d’avoir un incident médical mineur. J’ai été secourue in extremis. Je me trouve actuellement dans le Café Valois, au numéro 142 de l’avenue. »
À l’entente de ce nom — Madame de Vanech —, le visage d’Amanda Keller commença à perdre ses couleurs. Une goutte de sueur froide perla sur sa tempe.
« Madame de Vanech ? » bredouilla Amanda, les lèvres tremblantes. « Non… Ce n’est pas possible… Vous ne pouvez pas être… »
« Vanech Holdings », poursuivit l’inconnue, fixant Amanda d’un regard qui semblait transpercer son âme. « Hélène de Vanech. Oui, chère Madame Keller. La femme à qui vous louez ce local commercial depuis sept ans. La femme qui possède également la banque où repose la ligne de crédit de votre fonds de commerce, ainsi que l’ensemble du complexe immobilier sur deux kilomètres à la ronde. »
Un silence de mort s’abattit sur le café. Les clients avaient cessé de respirer. Deux hommes d’affaires attablés au fond échangèrent un regard horrifié : Hélène de Vanech était l’une des personnalités financières les plus puissantes et discrètes du pays, une philanthrope milliardaire dont l’excentricité consistait à arpenter incognito les rues de ses villes pour en observer la vie réelle, loin des salons dorés et des courbettes hypocrites.
« Philippe », reprit Hélène sans détacher ses yeux d’Amanda, dont la mâchoire pendait lamentablement, blême comme un linceul. « Envoyez immédiatement l’équipe médicale, mon véhicule blindé, ainsi que Maître Renoir et le directeur de notre filiale bancaire. Nous avons une restructuration juridique urgente à opérer dans les dix prochaines minutes. »
« Bien reçu, Madame. Ils arrivent immédiatement. »
L’appel se coupa. Hélène de Vanech remit calmement son téléphone dans sa poche, puis se tourna vers Emily, dont le cœur battait la chamade sous le choc de la révélation.
« Tu as froid, mon enfant. Viens, asseyons-nous à la meilleure table de cet établissement. »
D’un pas ferme et digne, ignorant l’eau qui gouttait encore de son manteau, la milliardaire s’avança vers la grande table ronde en velours bordeaux près de la cheminée, habituellement réservée aux dignitaires. Emily, encore incapable d’assimiler ce qui se passait, la suivit timidement.
Amanda Keller, quant à elle, s’effondra presque sur le comptoir. La panique la submergeait comme une vague de fond dévastatrice. Ses mains tremblaient de façon incontrôlable.
« M-Madame de Vanech… » balbutia-t-elle en se précipitant vers la table, joignant les mains comme pour une prière désespérée. « Je vous en supplie, pardonnez-moi ! Je… Je ne savais pas que c’était vous ! Vous aviez l’air… Je veux dire, avec la pluie et vos vêtements… C’est un terrible malentendu ! Je faisais seulement respecter le règlement intérieur pour protéger l’image de votre immeuble ! »