Le médecin ramassa d’une main le paquet flottant et le serra contre son torse, avant de soulever la vieille dame dans ses bras comme s’il s’agissait de sa propre mère. Il se redressa d’un bloc, le visage ruisselant, les mâchoires si serrées que les muscles de son cou semblaient prêts à éclater.
Il remonta les marches d’un pas lourd et mesuré, s’arrêtant à quelques centimètres de Julien. Le jeune cadre recula d’un pas, la bouche entrouverte, le regard oscillant entre la misérable créature portée en triomphe et le regard d’acier du professeur.
— Qui êtes-vous ? demanda Christian d’une voix basse, sourde, d’un calme infiniment plus terrifiant qu’un éclat de fureur.
— Julien… Julien Danglars, monsieur le Professeur. Candidat à la direction générale de la fondation… J-je ne savais pas… Je pensais qu’elle mendiait, qu’elle représentait un danger pour…
Le médecin l’interrompit d’un simple mouvement de paupières, d’une froideur mortelle.
— Vous ne savez rien, monsieur Danglars. Vous avez devant vous Madame Thérèse Morvan. Pendant quarante ans, cette femme a nettoyé les sols des salles d’opération de l’hôpital public où j’ai appris mon métier, pour un salaire de misère. C’est elle qui m’apportait une tasse de café chaud au milieu de la nuit quand j’étais un jeune interne épuisé, au bord du suicide, après avoir perdu un enfant sur la table. C’est elle qui a payé de ses propres économies les premiers manuels d’anatomie de mon frère cadet quand nos parents sont morts dans un accident. Et aujourd’hui, elle a traversé trois départements sous l’orage pour apporter à ma fille malade les remèdes traditionnels de nos montagnes que la médecine moderne ne sait plus fabriquer.
Julien devint blême comme un linge. La terre sous ses pieds semblait se dérober.
— Professeur, je vous en supplie… C’est un terrible malentendu, un réflexe malencontreux, la tension de l’entretien à venir…
— Restez ici, ordonna Christian sans crier. Ne bougez pas d’un millimètre de ce porche. Nous nous reverrons tout à l’heure au conseil. Ne partez surtout pas, monsieur Danglars. J’exige que vous soyez présent.
Les portes automatiques s’ouvrirent, avalant le médecin et la vieille dame, avant de se refermer dans un chuintement étouffé, laissant Julien seul face au rideau d’eau impitoyable.
L’attente dura quarante minutes interminables. Julien ne put s’asseoir. Il marchait de long en large sous l’auvent, les nerfs en pelote, tourmenté par une angoisse grandissante. Il essaya d’essuyer avec son mouchoir de poche les éclaboussures d’eau boueuse qui avaient souillé ses bas de pantalon lors de l’incident, mais il ne fit qu’étaler la crasse sur le tissu clair. Son reflet dans la baie vitrée lui renvoyait désormais l’image d’un pantin désarticulé, vidé de son assurance hautaine. Fuir ? Il y pensa. Prendre un taxi, disparaître, inventer un accident, une urgence familiale. Mais son orgueil et l’illusion tenace que son réseau politique pourrait le sauver le retinrent cloué au sol. Après tout, pensait-il pour se rassurer, les affaires sont les affaires. Un conseil d’administration cherche des compétences managériales, un gestionnaire impitoyable des coûts, pas un saint de paroisse.
À dix-sept heures quarante-cinq, le chef de la sécurité de la clinique, un colosse au crâne rasé, ouvrit la porte et fit signe à Julien d’entrer.
— Monsieur Danglars ? Le conseil vous attend au quatrième étage, salle de conférence Richelieu.
Julien redressa le col de sa veste, prit une profonde inspiration pour chasser le tremblement de ses mains, et emboîta le pas au vigile. Les couloirs feutrés de la clinique Sainte-Geneviève respiraient le luxe discret : moquettes épaisses étouffant le bruit des pas, lambris de chêne clair, éclairages tamisés, reproductions d’œuvres d’art contemporain aux murs. Tout ici sentait l’argent propre, le pouvoir et la maîtrise. Julien tenta de reprendre contenance. C’était son monde. C’était là qu’il régnait d’ordinaire.
L’ascenseur s’ouvrit sur l’antichambre du quatrième étage. Les portes de la salle Richelieu étaient grandes ouvertes. Autour de la vaste table ovale en acajou massif étaient assis sept membres du conseil : deux éminents chirurgiens, trois banquiers représentant les fonds d’investissement partenaires, et la présidente du directoire, Madame de La Tournelle, une femme d’affaires redoutée pour son intransigeance.
Au bout de la table, le siège du vice-président était occupé par le docteur Christian.
Mais le médecin n’était plus le vieil homme trempé du parvis. Il avait revêtu une tenue civile impeccable, bien que sobre, mais il n’avait pas changé une chose : à sa droite immédiate, assise sur l’un des fauteuils en cuir grand confort réservés aux membres éminents, se trouvait Thérèse. Elle était enveloppée dans une couverture thermique en polaire d’un blanc éclatant, vêtue d’un pull propre que l’une des infirmières en chef lui avait prêté. Devant elle fumait une tasse de thé chaud et une assiette de pâtisseries intactes. Ses mains ridées ne tremblaient plus ; elle regardait la grande baie vitrée qui dominait la ville sous l’orage avec la sérénité des humbles qui n’ont rien à perdre.
En apercevant la vieille femme trônant au milieu de l’élite financière et médicale de la ville, Julien manqua de trébucher. Il sentit son cœur cogner contre ses côtes comme un bélier affolé.
— Entrez, monsieur Danglars. Asseyez-vous, dit d’un ton neutre Madame de La Tournelle en désignant le fauteuil solitaire placé au centre de la pièce, face à l’assemblée.
Julien avança à pas comptés, s’assit au bord du siège et posa son porte-documents en cuir sur ses genoux.
— Madame la Présidente, messieurs les membres du conseil, commença-t-il d’une voix qu’il s’efforçait de rendre ferme, c’est un immense honneur de me présenter devant vous aujourd’hui pour exposer mon plan stratégique de restructuration…
— Nous avons lu votre dossier avec la plus grande attention, monsieur Danglars, coupa froidement la présidente. Vos diplômes sont éclatants. Votre passage à la tête du groupe hospitalier Val-d’Orléans s’est soldé par une augmentation de dix-huit pour cent des marges opérationnelles. Vous êtes un gestionnaire efficace, méticuleux, redoutablement ambitieux.
Julien reprit un souffle d’espoir. Ses yeux brillèrent d’un éclat discret.