Julien hésita, puis délia le ruban. Les premières pages contenaient des rapports rédigés par un cabinet d’enquêtes privées réputé de Lyon, accompagnés de photographies prises au téléobjectif. Sur les clichés, Chloé apparaissait en terrasse de restaurant à Nice, puis dans les salons feutrés d’un hôtel de luxe sur la Croisette à Cannes. Elle n’était pas seule. À ses côtés se tenait un homme d’une quarantaine d’années, allure sportive, costume sur mesure, dont le visage était parfaitement connu de Julien.
— Maxime… murmura Julien, les jambes flageolantes. Maxime Laurent ?
Maxime Laurent n’était autre que l’avocat d’affaires historique de la famille de Montellier, l’homme de confiance chargé des contentieux successoraux et ami d’enfance de Julien.
— Notre cher Maxime, confirma Pierre d’une voix empreinte d’une tristesse sincère. Ils sont amants depuis près de dix-huit mois. En réalité, d’après les relevés bancaires et les filatures recueillis par mes enquêteurs, leur liaison a commencé trois mois seulement après votre mariage. C’est Maxime qui lui a fourni les codes du coffre. C’est lui qui a rédigé le projet d’accord transactionnel secret prévoyant la mise sous tutelle de mes biens si jamais une affaire judiciaire venait entacher ma réputation. Tout était orchestré pour que tu sois acculé, Julien. Tu aurais signé tous les documents qu’il t’aurait présentés, persuadé qu’il te protégeait contre le scandale provoqué par ton père.
Chloé fit un pas en arrière vers le couloir, calculant déjà la distance qui la séparait de la porte d’entrée et de sa voiture stationnée dans l’allée des platanes. Mais Pierre leva la main, désignant le téléphone fixe sur la console.
— Ne cours pas, Chloé. À l’heure qu’il est, deux officiers de la police judiciaire perquisitionnent le cabinet de maître Laurent. J’ai déposé plainte hier après-midi auprès du procureur de la République pour tentative d’escroquerie en bande organisée, abus de confiance et faux en écritures authentiques. Les relevés de vos comptes offshore au Luxembourg ont été transmis à la cellule Tracfin. Cette vidéo ne fait qu’ajouter la dénonciation calomnieuse et la tentative de manipulation de témoin à ton dossier pénal.
Un silence sépulcral engloutit la pièce. Chloé s’appuya contre le chambranle de la porte, son teint d’albâtre virant au cendreux. Son regard balaya le bureau, passant du vieillard impassible au mari anéanti. Elle comprit que la forteresse qu’elle croyait fragile était en réalité un piège qui s’était refermé sur elle avec une précision millimétrée.
— Julien… commença-t-elle dans une tentative désespérée de réactivation de son pouvoir de séduction, la voix redevenant chevrotante. Julien, écoute-moi. Tout n’était pas faux. Il m’a poussée à bout, il m’a promis monts et merveilles… Je l’ai fait pour nous, pour qu’on soit libres, pour qu’on quitte cette tombe où ton père t’enterre vivant !
Julien releva la tête. La douleur qui ravageait ses traits fit place à une répulsion totale. Il jeta le dossier de photographies au sol, aux pieds de son épouse.
— Ne prononce plus jamais mon nom, dit-il avec une voix d’où toute émotion semblait avoir été bannie.
Le bruit lointain d’une sirène retentit au bas de la colline, montant à travers les restanques d’oliviers et les cyprès. Les gyrophares bleus projetaient déjà des reflets furtifs sur les feuillages de l’allée principale. Pierre avait en réalité prévenu la gendarmerie dès l’aube, avant même que Chloé ne descende au rez-de-chaussée pour exécuter sa mise en scène, sachant pertinemment que le dénouement aurait lieu ce matin-là.
Tandis que les pas lourds des gendarmes résonnaient sur le gravier de la cour, Julien s’avança vers la grande baie vitrée donnant sur les champs de fleurs. La lumière du jour perçait enfin la brume, éclairant les terres que sa famille cultivait depuis quatre générations. Tout était sauvé sur le plan matériel : le patrimoine, les terres, les brevets d’assemblage, l’honneur séculaire des Montellier.
Pourtant, en entendant les menottes claquer aux poignets de celle qu’il avait aimée à la folie, Julien sentit que les fondations de son existence venaient d’être irrémédiablement pulvérisées. La caméra de sécurité n’avait pas seulement dévoilé une imposture criminelle ; elle avait dissipé l’illusion d’une vie entière, laissant derrière elle deux hommes condamnés à partager le silence d’une maison trop vaste, hantée par la vérité.