Marcus baissa les yeux vers le sol. La superbe du soldat d’élite, le vernis de l’officier modèle à la chemise impeccablement repassée venait de voler en éclats. Il n’était plus qu’un assassin ordinaire, piégé par sa propre arrogance et par le courage silencieux d’une femme qu’il croyait avoir anéantie.
« Emmenez-le », ordonna froidement Grant à Miller.
L’adjoint saisit Marcus par le col et le poussa sans ménagement vers la sortie. Les lourdes bottes militaires résonnèrent sur le porche en bois, puis le bruit mat de la portière du véhicule de patrouille claqua dans la nuit moite. La sirène ne fut pas allumée : dans ce quartier d’officiers bordé de pelouses parfaites et de drapeaux flottant aux vérandas, la chute du héros se fit dans une obscurité presque totale, ponctuée seulement par les éclairs bleus et rouges des gyrophares qui balayaient les façades silencieuses.
Dans la maison, il ne restait plus que Grant, le médecin et Diane.
Le docteur Vance termina d’appliquer le pansement stérile sur le bras de la jeune femme. Il posa doucement ses deux mains sur les épaules de Diane et inclina la tête dans un geste de déférence totale.
« Vous lui avez rendu son nom, Diane », souffla-t-il, les yeux embués de larmes. « Vous avez rendu sa dignité à Thomas. Et vous avez sauvé la vôtre. Merci. »
Diane ferma les yeux un instant. Pour la première fois depuis des mois, la terreur panique qui lui broyait l’estomac avait disparu. Elle ne ressentait pas de triomphe, ni de joie vindicative, seulement un vide immense, semblable à celui qui suit le passage d’une tornade dévastatrice. La douleur pulsait le long de son avant-bras sous la gaze, mais c’était une douleur vivante, une douleur qui marquait la fin d’un cauchemar et non plus le début d’un calvaire.
Grant s’accroupit devant elle. L’officier supérieur n’avait plus son masque d’enquêteur intraitable. Son regard trahissait une profonde fatigue et un respect absolu pour cette femme menue qui avait tenu tête au monstre.
« Tout est terminé, Diane », dit-il d’une voix basse et paternelle. « Une équipe civile des services de protection des témoins va prendre le relais. Vous et votre fille serez logées dans un endroit sécurisé dès cette nuit. Vos affaires personnelles sont déjà rassemblées par nos agents. Marcus ne sortira jamais du pénitencier militaire de Leavenworth. Même avec les meilleurs avocats de Washington, le dossier de trahison et d’homicide aggravé le maintiendra sous les verrous pour le restant de ses jours. »
Diane ouvrit lentement les paupières. Son regard parcourut les murs de la maison : les cadres alignés au millimètre près, les trophées de tir de Marcus trônant sur la cheminée, le vide étouffant de ce sanctuaire de la terreur domestique.
Elle se releva, refusant cette fois l’aide que le colonel lui tendait. Ses jambes tremblaient encore sous le contrecoup du choc nerveux, mais sa démarche était assurée. Elle marcha jusqu’à la table basse, ramassa son vieux téléphone portable dont l’écran s’était éteint, et composa de mémoire un numéro qu’elle n’avait pas eu le droit de prononcer depuis des années.
La tonalité retentit trois fois dans le combiné avant qu’une voix âgée, tremblante d’inquiétude à cette heure indue, ne réponde à l’autre bout du pays :
« Allô ? Diane ? Mon Dieu, ma chérie, qu’est-ce qui se passe ? »
Diane inspira profondément l’air frais de la nuit qui pénétrait enfin par la porte grande ouverte sur le monde extérieur. Une larme, la toute première, coula lentement le long de sa joue pour venir mourir au coin de ses lèvres où s’esquissait un faible sourire.
« Maman », murmura-t-elle, la voix ferme et libérée de tout effroi. « C’est moi. Tout va bien. Je rentre à la maison. »