— Je l’ai déjà fait, monsieur Morvan, répondit calmement la jeune femme, sans baisser les yeux. C’était un accident provoqué par un mouvement brusque. Je propose de nettoyer le sol et d’assumer les frais de pressing si le vêtement est endommagé.
Ce calme olympien sembla agir comme un tison ardent sur la fureur de Béatrice. Elle ne voulait pas une indemnisation ; elle exigeait une soumission absolue, un spectacle de domination qui assoirait sans conteste son autorité nouvelle sur les lieux. Elle pointa son escarpin maculé d’eau et la flaque qui s’étalait sur le parquet ciré.
— Les frais de pressing ? Mais avec quel argent, petite sotte ? Non. Tu n’iras nulle part avant d’avoir réparé ton affront ici même, sous mes yeux. À genoux. Nettoie.
Un silence de plomb tomba sur le salon.
Morvan ouvrit la bouche pour intervenir, mais le regard impitoyable de Béatrice lui glaça le sang dans les veines. Il détourna le regard, honteux, fixant le tapis d’Aubusson.
Clara ne bougea pas d’un millimètre. Sa silhouette mince semblait soudain taillée dans le granit. Ses yeux clairs, d’une profondeur troublante, croisèrent ceux de la bourgeoise sans la moindre trace de tremblement.
— Je suis serveuse dans cet établissement, madame, pas une esclave. Je ramasserai le verre brisé et j’épongerai l’eau avec le matériel adéquat, mais je ne me mettrai pas à genoux devant vous.
— Comment oses-tu ? rugit Béatrice, hors d’elle. Tu te prends pour qui ? Dans moins d’une heure, je serai officiellement propriétaire de chaque brique de cet hôtel, de chaque hectare de cette terre, et du tablier que tu portes sur le dos ! Tu te mettras à genoux et tu frotteras mes souliers avec tes manches si je l’exige, ou je te jette à la rue sans un sou, sans recommandation, et je ferai en sorte que personne ne t’embauche jamais à cent kilomètres à la ronde !
— Obéis, Clara, murmura Morvan d’une voix tremblante, suppliante. Fais ce qu’elle dit, pour l’amour du ciel… Ne gâche pas tout.
— Jamais, répondit Clara, d’une voix douce mais coupante comme une lame d’acier. Ma dignité ne s’achète pas, et elle ne s’écrase pas sous vos menaces.
Béatrice leva la main, prête à commettre l’irréparable, le visage pourpre de colère.
— C’est ce que nous allons voir…
La porte principale du salon s’ouvrit avec fracas, interrompant net le geste suspendu de Béatrice.
Sur le seuil se tenait une femme d’une soixantaine d’années, d’une élégance austère et impeccable. Vêtue d’un tailleur-pantalon en laine sombre, ses cheveux gris tirés en un chignon strict, elle portait sous le bras une épaisse mallette en cuir patiné. Son regard perçant, dissimulé derrière de fines montures métalliques, balaya la scène en une fraction de seconde : la table renversée, l’escarpin tendu, le directeur recroquevillé et la serveuse debout, défiant la cliente furieuse.
— Maître Delacroix, souffla Morvan, soulagé d’une présence d’autorité mais terrifié par le scandale.
Béatrice baissa lentement la main, reprenant aussitôt un air de supériorité hautaine, bien qu’une pointe d’irritation persiste dans le timbre de sa voix.
— Vous voilà enfin, notaire. Vous arrivez juste à temps pour assister aux derniers désordres de cette maison. Regardez cette insolente. Dès que nous aurons signé les papiers, elle sera la première mise à la porte. J’espère que vous avez apporté tous les documents originaux ? Finissons-en rapidement, cet endroit commence à me donner la migraine.
Maître Delacroix ne répondit pas immédiatement. Elle entra dans la pièce d’un pas ferme, posa sa lourde mallette sur la grande table en noyer massif située au centre de la pièce, et retira posément ses gants de cuir.
— Bonsoir à tous, déclara-t-elle d’une voix neutre, professionnelle, exempte de la moindre émotion. Veuillez excuser mon léger retard. Les formalités d’enregistrement au greffe ont pris plus de temps que prévu cet après-midi en raison du caractère exceptionnel des dernières volontés de feu monsieur Gustave Lenoir.
Béatrice esquissa un sourire triomphant en jetant un regard condescendant à Clara.
— Des formalités administratives superflues, j’imagine. Mon oncle aimait la paperasse. Mais l’essentiel demeure : je suis la seule parente en ligne directe encore présente dans cette région. Charles, tire une chaise pour moi. Voyons où je dois apposer ma signature pour clore ce triste chapitre.
Maître Delacroix ne bougea pas pour lui présenter le fauteuil. Elle déverrouilla les fermoirs en laiton de sa mallette, en sortit une chemise cartonnée frappée du sceau de son étude notariale, et ajusta ses lunettes sur le pont de son nez.
— Madame de Valmont, commença la femme de loi avec une précision chirurgicale, je crains qu’il n’y ait un malentendu fondamental sur l’objet de ma visite de ce soir.
Un froncement de sourcils barra le front de Béatrice.
— Un malentendu ? De quoi parlez-vous ? Ne sommes-nous pas réunis pour la lecture et la signature des actes de transmission universelle du patrimoine Lenoir ?
— Tout à fait, confirma Maître Delacroix. Cependant, vous partez du principe que vous êtes la bénéficiaire désignée de cette succession. Or, les dispositions testamentaires établies par Gustave Lenoir deux jours avant son admission à l’hôpital sont d’une limpidité absolue. Elles révoquent l’intégralité des testaments antérieurs rédigés en votre faveur.
Un silence de mort s’abattit instantanément sur la pièce. Charles laissa échapper un grognement incrédule, tandis que Béatrice se figeait, la bouche entrouverte, le teint virant peu à peu au cendre.
— Qu… Quoi ? C’est impossible ! bégaya-t-elle, perdant d’un coup toute son assurance. Gustave avait perdu la tête ! Il était sous l’emprise de ses traitements ! J’étais sa seule famille, celle qui s’occupait de ses affaires, celle qui veillait sur son nom !
— Monsieur Lenoir jouissait de la plénitude de ses facultés mentales, répliqua la notaire avec une fermeté implacable en désignant un certificat médical annexé au dossier. Un collège de trois médecins assermentés a validé sa lucidité au moment précis où il a dicté et paraphé cet acte olographe. Et il a expressément justifié son choix par écrit.