Alexander se figea. Il tourna lentement la tête vers elle. Pour la première fois depuis des mois, la brume de nostalgie et de séduction qui l’avait aveuglé semblait se dissiper sous une lumière crue et impardonnable.
« Des souvenirs morbides ? » répéta-t-il d’une voix sourde, presque inaudible.
« Enfin, tu sais ce que je veux dire… Cette maison est hantée par la tragédie. On ne peut pas vivre indéfiniment dans l’ombre d’un accident auquel personne ne pouvait rien changer. »
« Un accident ? » Le regard d’Alexander devint si noir qu’Olivia recula d’un pas, ses doigts glissant de son épaule. « Ce n’était pas un accident, Olivia. Grace est morte de froid et de panique sur un trottoir, renversée par une camionnette de livraison alors qu’elle errait à ma recherche. Parce que j’étais chez toi. Parce que ta sœur Madison me disait que sans moi, ta fête d’anniversaire serait ratée. »
« Tu ne peux pas me reprocher cela ! » s’écria-t-elle, haussant le ton, son masque de douceur parfaite craquant sous la tension. « Tu es venu de ton plein gré ! Tu as passé tout l’après-midi à me regarder dans les yeux, Alexander ! Si ta fille comptait tellement, tu aurais regardé ta montre ! Tu ne peux pas te décharger de ta culpabilité sur moi ! »
Chaque mot résonna comme une balle de plomb dans le bureau silencieux.
C’était vrai.
Alexander ferma les yeux, submergé par une nausée vertigineuse. Olivia n’avait pas forcé ses mains à décorer ce salon ; elle n’avait pas confisqué son téléphone. C’était son propre narcissisme, son désir grisant de revivre une passion d’adolescence inachevée tout en tenant pour acquise la patience silencieuse de son épouse, qui avait condamné son propre sang.
« Sors », ordonna-t-il d’un ton sans appel.
« Quoi ? »
« Enlève ce collier, ramasse tes affaires et sors de mon appartement. »
« Alexander, tu perds la tête ! Ta mère… »
« Si ma mère souhaite vivre avec toi, qu’elle t’accueille dans sa propriété d’Evanston. Toi et elle avez passé des années à traiter Emily comme une intruse alors qu’elle portait notre famille à bout de bras. Sortez. Maintenant. »
Trois jours plus tard, un jet privé atterrissait sur le tarmac de l’aéroport Billy Bishop de Toronto. Alexander Hayes ne voyageait pas avec sa cohorte habituelle de gardes du corps et de conseillers en image. Il était seul, vêtu d’un manteau sombre froissé, les yeux cernés de rouge, le teint terreux d’un homme qui n’avait pas dormi depuis une semaine.
Il savait où me trouver. Mes avocats avaient refusé tout contact direct, mais il lui avait suffi de payer une fortune à une agence de détectives pour localiser mon bureau dans le quartier financier de Bay Street.
Il attendit sur le trottoir, sous une pluie mêlée de neige fondue qui commençait à geler l’asphalte. Vers dix-huit heures, la porte vitrée de l’immeuble d’affaires s’ouvrit. J’apparus, emmitouflée dans un long manteau de laine gris anthracite, tenant à la main un dossier en cuir et un parapluie noir.
« Emily. »
Sa voix était éraillée, méconnaissable.
Je m’arrêtai net. Les lumières de la ville se reflétaient sur la chaussée mouillée comme des traînées de néon liquide. Je ne ressentis ni peur, ni surprise, ni colère. Seulement une lassitude infinie et cette distance glaciale que les tragédies absolues déposent au fond des yeux.
« Tu perds ton temps ici, Alexander. Mes avocats t’ont pourtant prévenu : toute infraction à la zone d’éloignement ordonnée par la cour de Chicago annulera les pré-accords de règlement et déclenchera immédiatement la faillite de ta holding. »
Il s’approcha, faisant un pas dans la lumière du réverbère. Ses mains tremblaient à l’extérieur de ses poches. L’homme puissant qui faisait plier des conseils d’administration entiers ressemblait à un mendiant supplicié par ses propres spectres.
« Je me moque de la holding, Emily. Prends tout. Prends les hôtels, prends les parts de Saint-Laurent, prends le compte fiduciaire. Laisse-moi seulement te parler. Dix minutes. Pas ici. S’il te plaît. »
« Nous n’avons rien à nous dire. Notre seul lien a cessé d’exister le quatorze octobre à dix-sept heures trente-deux, au moment précis où le moniteur cardiaque de l’hôpital presbytérien de Chicago s’est transformé en une ligne continue. »
Chaque syllabe tombait avec la régularité d’un couperet. Alexander fléchit physiquement, comme si mes paroles le frappaient à la poitrine.
« Je n’ai pas voulu cela… Emily, par pitié, écoute-moi. J’ai chassé Olivia. Je lui ai repris le collier, j’ai coupé les ponts avec Madison, j’ai tout arrêté. Je n’avais pas compris à quel point j’avais été aveugle, intoxiqué par mon propre orgueil. Si je pouvais échanger ma vie contre la sienne, si je pouvais me jeter sous ce camion à sa place… »
« Mais tu ne le peux pas », répondis-je sans élever la voix, mon regard planté dans le sien. « Tu ne peux pas échanger ta vie. Tu dois continuer à vivre avec la tienne. Et c’est exactement cela, ton châtiment. »
Des passants pressés nous contournaient, leurs parapluies se heurtant dans le crépuscule canadien.
« Viens au moins me laisser voir où elle repose », supplia-t-il, les larmes dévalant enfin ses joues creuses sans qu’il cherche à les essuyer. « Je t’en supplie, Emily. En tant que père… donne-moi au moins l’adresse du cimetière. Je ne suis même pas parvenu à la toucher après la morgue. Tes avocats m’ont banni des funérailles privées. »
Un sourire amer, presque imperceptible, étira le coin de mes lèvres.
« Elle n’est pas dans un cimetière, Alexander. Grace détestait le froid et les endroits sombres. Tu te souviens qu’elle laissait toujours sa veilleuse allumée en forme d’étoile ? Non, bien sûr que non. C’était moi qui l’éteignais à minuit quand tu rentrais de tes réceptions mondaines. »
Je fis un pas pour le dépasser, mais il s’agenouilla presque sur le trottoir glacé, sans se soucier du regard des gens d’affaires qui le frôlaient avec stupeur. Le grand Alexander Hayes, à genoux dans la neige sale de Toronto.