Gideon ne bougeait pas. Debout, telle une forteresse d’ombre dressée entre sa fiancée et la femme qui portait au cou la mémoire d’un mort, il incarnait une justice sans appel. Il ne cria point. Il n’eut aucun geste brusque. C’était cette retenue glaciale, cette maîtrise absolue de ses instincts qui rendait Gideon Ashcroft infiniment plus redoutable que n’importe quelle démonstration de fureur. Quand il parla enfin, le timbre de sa voix résonna au fond de la pièce avec une gravité sourde.
« Répète ce que tu viens de dire, Serena. Devant elle. »
La jeune héritière tenta de raffermir son maintien. Elle releva le menton, appelant à la rescousse tout l’orgueil et l’arrogance que sa lignée lui avait inculqués depuis le berceau. « Gideon, tu perds la raison pour une domestique. J’ai remis la somme nécessaire à l’agence funéraire. Si des retards administratifs sont survenus, si cette femme est incapable de gérer les démarches de son propre foyer, je n’en suis pas responsable. Mon nom et mon temps ne devraient pas être souillés par de telles bassesses. »
Audra ne répondit rien à cette insulte. Elle n’en avait plus la force. Ses yeux cernés de fatigue, rougis par des nuits d’insomnie et de larmes tues, restaient fixés sur la nappe immaculée. Le poids de la petite chaîne en argent et de l’alliance suspendue contre sa peau semblait peser des tonnes, un rappel constant que l’homme avec qui elle avait partagé sa vie n’avait même pas reçu la paix d’une sépulture digne. Thomas Graves avait intercepté une balle destinée à Gideon il y avait trois semaines dans un parking souterrain. Il était mort sur le coup, son sang imbibant le bitume pour préserver l’héritier d’un empire. Et en échange, sa femme nettoyait des sols sous les quolibets d’une enfant gâtée.
Gideon sortit son téléphone de la poche intérieure de sa veste. Il ne quitta pas Serena des yeux une seule seconde en composant un numéro mémorisé. Il activa le haut-parleur et posa l’appareil au milieu de la table, près du dessert intact. Deux tonalités retentirent avant qu’une voix d’homme, alerte et professionnelle, ne réponde à l’autre bout du fil.
« Monsieur Ashcroft ? C’est Julian. Nous avons les résultats des virements du mois dernier. »
« Julian, » dit Gideon d’un ton plat. « Les fonds alloués au compte fiduciaire de Thomas Graves. Deux millions de dollars destinés à assurer l’avenir de sa veuve et les frais d’obsèques. Par quel intermédiaire ont-ils transité ? »
Un bruissement de papiers se fit entendre au bout de la ligne. Serena écarquilla les yeux, sa respiration devenant saccadée. Elle tenta de se lever, mais le regard tranchant de Gideon la cloua sur place comme un clou d’acier.
« Le virement a été ordonné par le compte principal vers le bureau de liaison de la fondation Blackwell, comme Madame Serena l’avait exigé pour des raisons d’exonération fiscale et de discrétion, expliqua Julian sans hésiter. Cependant, le compte bancaire d’Audra Graves n’a jamais été crédité. La somme a été redirigée il y a dix jours vers un compte offshore aux îles Caïmans, sous la tutelle de la société écran d’un certain Marcus Vance. »
Un silence d’abîme tomba sur la pièce. Le nom de Marcus Vance n’était pas inconnu de Gideon. C’était le cousin de Serena, un flambeur notoire criblé de dettes de jeu à Macao et à Monaco.
« Merci, Julian. Bloque tous les accès de la fondation Blackwell à mes comptes d’entreprise d’ici soixante secondes. Envoie la police judiciaire et notre équipe de sécurité privée au domaine immédiatement. »
Gideon mit fin à l’appel d’un simple glissement de doigt.
« Gideon, attends, écoute-moi ! » supplia Serena, la voix brisée par une panique incontrôlable. Elle contourna la table, ses talons claquant frénétiquement sur le parquet de chêne, les mains tendues dans un geste désespéré pour s’accrocher au bras de son fiancé. « C’était un prêt temporaire ! Marcus était menacé, des gens voulaient sa mort ! J’allais réinjecter l’argent cette semaine, je te le jure ! Elle n’en avait pas besoin tout de suite, elle travaille ici, elle est logée, elle mange à sa faim ! Qu’est-ce qu’une femme comme elle ferait avec deux millions de dollars ? »
La gifle n’eut pas lieu. Gideon ne touchait jamais une femme. Mais le recul instinctif qu’il eut, refusant le moindre contact avec Serena comme si elle portait la peste, fut mille fois plus dévastateur qu’un coup physique.
« Thomas est mort en arrêtant une balle qui m’était destinée, articula Gideon, chaque mot martelé avec une précision chirurgicale. Il m’a sauvé la vie pendant que toi, tu utilisais le prix de son sacrifice pour couvrir les vices de ta famille de parasites. Tu as laissé son cadavre pourrir dans un casier réfrigéré pour sauver un joueur de tripot. »
Il se tourna vers l’entrée du salon où deux agents de sécurité de la propriété se tenaient désormais, immobiles et les visages fermés.
« Escortez Mademoiselle Blackwell jusqu’au portail. Elle ne prend rien. Ni bijoux, ni bagages. Sa famille enverra ses avocats récupérer ses effets personnels lorsque la police aura terminé de perquisitionner sa chambre. Si elle fait un pas de travers, utilisez la contrainte. »
« Tu ne peux pas me faire ça ! cria Serena, saisie aux bras par les deux gardes impassibles. Mon père détient trente pour cent des parts du consortium logistique ! Tu détruis notre alliance ! Tu vas le regretter, Gideon ! Tu m’entends ? Tu vas le regretter ! »
Ses hurlements s’étouffèrent à mesure qu’elle était entraînée le long du vaste couloir de marbre, jusqu’à ce que la lourde porte en chêne de l’entrée principale ne claque avec un bruit sourd et définitif.
Le calme qui retomba sur la pièce n’avait rien d’apaisant. Il était lourd, saturé de deuil et de honte. Audra tremblait de tous ses membres. La révélation de cette infamie l’avait frappée avec une violence inouïe. Elle n’avait jamais demandé deux millions de dollars. Elle ne demandait pas la fortune des Ashcroft. Elle voulait simplement ramener son époux dans leur village natal, déposer une gerbe de fleurs sur une terre sacrée et pleurer sans avoir à enfiler un tablier d’intendance pour payer le loyer d’une chambre minuscule.