« Un versement forfaitaire de trois millions d’euros en franchise d’impôt, ainsi que la pleine propriété de l’appartement de l’avenue Montaigne, net de tout passif, en échange de la restitution intégrale des archives et de la signature d’un protocole de confidentialité strict assorti d’une clause de désistement total. »
Marianne serra les poings, outrée par tant de cynisme. Hélène, elle, se pencha vers l’appareil.
« Bonsoir, Maître Mercier, dit-elle d’une voix cristalline et parfaitement calme. Vous pouvez dire à Éléonore Delacour que sa gifle morale ne s’achète pas avec l’argent volé à son beau-frère. Transmettez-lui également ceci : l’estimation de sa liberté vaut sans doute trois millions d’euros, mais la justice n’accepte pas les chèques de caution signés par des faussaires. Rendez-vous demain matin devant le magistrat instructeur. »
Sans attendre la réaction du notaire, Maître Vaneck coupa la communication.
« Elle est acculée, dit l’avocat. Et un animal blessé acculé dans son terrier est particulièrement imprévisible. Hélène, vous ne devez pas rester seule ce soir. Mon cabinet dispose d’une suite sécurisée à l’étage pour les témoins sous protection juridique. Vous y passerez la nuit avec Marianne. »
Pendant ce temps, dans l’étude feutrée du quai Voltaire, le notaire reposa lentement le combiné. Assise en face de lui, un verre de cognac à la main, Éléonore Delacour avait tout entendu grâce au haut-parleur. Son visage n’était plus qu’un masque de cire, livide et déformé par une rage sourde.
« Elle refuse, articula-t-elle péniblement. Cette petite provinciale sans un sou va détruire cinquante ans de règne mondain… »
« Elle ne détruira rien du tout si elle n’a plus les originaux physiques, intervint Antoine, qui venait d’entrer dans la pièce après avoir attendu dans le vestibule. »
Sa mère et le notaire le regardèrent avec stupeur. Le jeune homme semblait transformé, les yeux rougis par l’alcool mais animés d’une lueur désespérée. La panique avait fait place chez lui à cet instinct de conservation lâche et féroce propre aux héritiers gâtés menacés de déchéance.
« De quoi parles-tu ? demanda Éléonore. »
« Hélène n’a pas pu tout emporter avec elle dans son petit sac à main lorsqu’elle a quitté la bijouterie, poursuivit Antoine en s’approchant de la table de travail. Pendant qu’elle jouait les justicières avec son téléphone, j’ai vu ce qu’elle avait dans son cabas le matin même en partant de l’appartement. Elle n’avait que des copies de travail. Elle gardait toujours une boîte métallique fermée à clé dans l’ancien coffre-fort de mon grand-père, situé dans la remise de notre propriété de campagne à Senlis. Elle pensait que personne n’y allait jamais. Si les originaux du testament de Christian et les carnets manuscrits existent, ils sont là-bas. »
Éléonore se redressa d’un bond, retrouvant instantanément son énergie prédatrice.
« Tu en es certain ? »
« J’y mettrais ma tête à couper. Elle y a passé trois week-ends le mois dernier sous prétexte de faire du jardinage et de trier de vieux livres. C’est là-bas qu’elle cachait ses dossiers. »
Le notaire secoua la tête, inquiet : « Même si c’est le cas, pénétrer là-bas pour détruire des preuves constituerait une entrave majeure à la justice… »
« Tais-toi, Laurent ! le coupa sèchement Éléonore en enfilant son manteau de vison. La justice n’existe que pour ceux qui se font prendre. Antoine, prends les clés de la Porsche. Nous partons immédiatement pour Senlis. Si nous brûlons ces originaux ce soir, leur plainte de demain ne reposera que sur des allégations et des photocopies contestables. Nous pourrons plaider la manipulation numérique et le complot d’une épouse vénale en instance de divorce. Allons-y ! »
La nuit était tombée sur l’Île-de-France, lourde d’un brouillard d’automne dense et humide. La puissante voiture allemande dévorait l’autoroute A1 en direction du nord. Au volant, Antoine roulait à vive allure, les mâchoires crispées, tandis que sa mère consultait nerveusement l’heure sur son bracelet serti de diamants.
Vingt-deux heures trente. La bâtisse familiale de Senlis, un manoir du XIXe siècle entouré d’un parc boisé ceinturé de hauts murs de pierre, se dressait dans l’obscurité comme une ombre menaçante. Le portail en fer forgé grinça sourdement lorsqu’Antoine l’actionna à distance.
La voiture s’arrêta au fond de l’allée gravillonnée, devant l’ancienne remise attenante aux écuries réaménagées. Tout était silencieux, hormis le vent qui faisait gémir les branches dénudées des vieux chênes.
Éléonore et son fils descendirent sans faire de bruit. Utilisant la lampe torche de son téléphone, Antoine déverrouilla la porte massive en chêne de la remise. L’odeur d’encaustique, de terreau et de poussière ancienne leur sauta à la gorge.
« Où est ce maudit coffre ? chuchota Éléonore, le souffle court. »
« Derrière l’étagère des outils de sellerie, indiqua Antoine en poussant un lourd panneau de bois vermoulu. »
Dans la cavité murale apparaissait la façade en fonte d’un vieux coffre-fort à combinaison mécanique. Antoine s’agenouilla. Hélène lui avait naïvement confié un jour qu’elle utilisait toujours la date de naissance de son propre père pour ses codes personnels. Il composa fébrilement les six chiffres. Un déclic métallique net résonna dans la pièce obscure. La lourde porte d’acier pivota sur ses gonds.
À l’intérieur, posée bien en évidence sur une étagère nue, se trouvait une mallette en cuir noir renforcée de coins d’acier.
Un rire nerveux, presque hystérique, s’échappa de la gorge serrée d’Éléonore Delacour.
« La sotte… La petite prétentieuse ! Elle pensait pouvoir nous vaincre avec ses manières de sainte-nitouche ! Ouvre-la, Antoine ! Ouvre-la et apporte-moi de l’essence, nous allons faire un feu de joie dans la cheminée du salon ! »
Antoine saisit la mallette et la posa sur l’établi en bois brut. Les fermoirs n’étaient pas verrouillés. Il souleva le rabat d’un geste sec.
À l’intérieur, soigneusement rangés sous des élastiques, ne se trouvaient ni testament, ni relevés bancaires, ni carnets manuscrits.
Il n’y avait qu’un petit boîtier rectangulaire noir, muni d’une diode verte clignotante, et un feuillet de papier blanc immaculé sur lequel était calligraphiée une phrase à l’encre bleue :